Théâtre - Eaux peu profondes

Reflet du vide intérieur des personnages, la pièce Nager en surface propose un jeu aux limites de la caricature, que la distribution emporte avec brio. Photo: S. O’Neil
Photo: Reflet du vide intérieur des personnages, la pièce Nager en surface propose un jeu aux limites de la caricature, que la distribution emporte avec brio. Photo: S. O’Neil

S'il faut en croire ses deux premières pièces, le cycle américain de l'Opsis sera ludique ou ne sera pas. Après Under Construction, il offre une remise en question divertissante du mode de vie nord-américain avec ce qui est un des spectacles «les plus légers» présentés par la petite compagnie d'exploration, reconnaît d'emblée sa directrice artistique.

Le titre trahit déjà l'entreprise: Nager en surface embrasse à fond la superficialité et la vacuité de ses personnages. Le Canadien Adam Bock dénonce l'absurde par l'absurde, tendant un miroir grossissant aux maux d'une société baignant dans l'abondance matérielle... mais aussi dans la pauvreté affective et spirituelle. À travers ce portrait de trois couples saisis à divers stades d'engagement ou de rupture — un petit couple straight, un ménage lesbien et un duo... non conventionnel, formé d'un amant en série et d'un requin —, il touche indéniablement certains problèmes de nos contemporains: le zapping amoureux chronique; la recherche d'un prêt-à-penser spirituel ou de recettes toutes faites à des problèmes existentiels; cette tendance à confondre la consommation et le bonheur; notre quête de l'impossible en amour et notre incapacité à nous engager réellement...

Parfois coiffé de sous-titres évoquant des guides de psycho pop («Comment tomber en amour», «Comment se trouver un homme»... ), le texte mise sur des dialogues rapides qui demeurent en rase-mottes de l'évidente détresse sous-jacente des personnages. La mise en scène souple de Serge Denoncourt impose un rythme frénétique, propre au caractère superficiel de leurs échanges. Les projections d'éléments de décor permettent de sauter sans temps morts d'un lieu et d'une scène à l'autre. Le spectacle se permet des moments fantaisistes enlevés, comme les séquences oniriques ou la scène finale.

Reflet du vide intérieur des personnages, ce spectacle propose un jeu aux limites de la caricature, que la distribution emporte avec brio. Élise Guilbault, Marie-France Lambert et Annick Bergeron s'y révèlent particulièrement désopilantes. Même s'il lui faut un peu plus de temps pour imposer son personnage avec son timbre de voix un peu éteint qui ne porte guère, Pierre Bernard se tire honorablement de cette rarissime apparition sur scène. Patrice Godin campe un requin humain assez suave.

Alors que la psyché des personnages, ces drôles de spécimens qu'on observe sur fond d'aquarium géant, n'est qu'effleurée, beaucoup d'importance est accordée aux choses matérielles: le bol de chat dont la pauvre Barb n'arrive pas à se débarrasser; la rutilante voiture neuve que son mari (amusant Stéphane Breton) achète dans l'espoir de l'amadouer; les cigarettes qui forment obstacle au mariage du couple féminin... Comme si les objets, qui nous «possèdent» davantage qu'on ne les possède, étaient les véritables protagonistes de la pièce.

Les personnages de Nager en surface, eux, n'évoluent pas. Les malheureux ne font que ressasser leurs obsessions dans une quête effrénée qu'ils ne parviennent pas à assouvir. Mieux vaut en rire...

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Nager en surface

Texte: Adam Bock. Traduction et mise en scène: Serge Denoncourt. Jusqu'au 17 mars à l'Espace Go.

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Collaboratrice du Devoir

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