Théâtre - Mettre à nu l'angoisse profonde

Le Kvetch du Britannique Steven Berkoff est un texte piégé. Cette «pièce américaine sur l'angoisse» oscille constamment entre dialogues et monologues intérieurs, ces derniers constituant plus de la moitié de la matière textuelle. Avec un tel objet, on peut facilement sombrer dans la confusion ou la lourdeur. Heureusement, le jeune metteur en scène Michel-Maxime Legault évite habilement cet écueil avec un spectacle bien rythmé présenté à l'Espace Geordie.

Qu'est-ce qu'un kvetch? Ce sont ces angoisses qui nous tenaillent à tout instant, pareilles à cet ulcère qui ruine la vie de Donna, une femme au foyer. Ce sont tous les soucis de Frank, son époux, petit représentant de commerce tourmenté par le paraître, la sexualité, la sécurité financière et autres tracas de la vie moderne. Berkoff, qui n'est pas reconnu pour flatter les bons sentiments de son public, nous laisse voir tous les ravages que ces peurs accumulées peuvent causer sur la psyché humaine. Le résultat, du moins à la lecture, donne lieu à des passages d'une violence «intérieure» troublante.

Cette sourde violence se retrouve quelque peu désamorcée dans cette production, première apparition montréalaise du Théâtre de la Marée Haute. Le jeu des interprètes est marqué par une certaine distanciation, conséquence possible du respect de la traduction française originale. Sans faire basculer le propos dans la comédie, quelques touches caricaturales viennent souligner le caractère des personnages, notamment dans le jeu de Sébastien Dodge qui donne ici vie à Frank. Si cette approche moins réaliste du texte permet de le rendre plus «digeste», on le prive également d'une partie de sa force de frappe.

Autour de Dodge, on retrouve notamment Marie-Claude Giroux dans le rôle de Donna, l'épouse qui n'en peut plus de vivre auprès d'un homme méprisant qui néglige de plus en plus ses devoirs conjugaux au lit. La jeune comédienne se montre particulièrement habile dans ce va-et-vient constant entre ses paroles pleines de retenue et ses pensées qui dévoilent avec fiel sa véritable nature de femme sexuellement insatisfaite. Nicolas Létourneau est également convaincant dans le rôle d'un client de Frank qui tente de ridiculiser ce dernier. La scène entre Létourneau et Dodge reste d'ailleurs l'une des plus efficaces du spectacle. Cette discussion stérile entre deux commerçants de petite envergure résume bien l'un des thèmes principaux de la pièce, cette haine de l'autre en qui on refuse de se reconnaître, alors que pourtant...

Les comédiens évoluent dans une scénographie signée Gaétan Paré. Quelques meubles évoquent les différents lieux où se déroulent les événements de ce drame réaliste: une salle à manger, une chambre à coucher, un bureau, un bar. L'ensemble se présente comme des îlots de couleurs contrastant avec les murs et le plancher peints en noir, comme de petites oasis où, même lorsqu'ils sont laissés seuls, les protagonistes de Kvetch n'arrivent jamais à trouver la quiétude de l'âme.

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Kvetch

Texte: Steven Berkoff. Mise en scène: Michel-Maxime Legault. Une production du Théâtre de la Marée Haute présentée à l'Espace Geordie, 4001 rue Berri, jusqu'au 3 mars.

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Collaborateur du Devoir

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