Théâtre - La solitude des salles vides

Catherine Lépine-Lafrance dans Son visage soudain exprimant de l’intérêt. Photo: François Gélinas
Photo: Catherine Lépine-Lafrance dans Son visage soudain exprimant de l’intérêt. Photo: François Gélinas

Rares sont les spectacles dont les protagonistes n'ont rien à dire. C'est pourtant ce qui réunit les deux pièces qui composent le menu de Son visage soudain exprimant de l'intérêt, actuellement à l'affiche du Théâtre La Chapelle. L'une est célèbre, Concert à la carte, qui a contribué à établir la renommée de l'auteur allemand Franz Zaver Kroetz, tandis que la seconde, Le Bocal, signée Philippe Ducros, paraît avoir été écrite pour faire écho à la première. Ce projet à deux volets a été mené à terme par le jeune metteur en scène, Jérémie Niel, qui dirige Pétrus, une compagnie de la relève, en compagnie de l'actrice Catherine Lépine-Lafrance. Cette dernière interprète du reste le monologue qui clôt la soirée.

Logés à l'enseigne de la solitude urbaine, les deux drames apparaissent comme des partitions qui dépeignent un quotidien désespérant que rien ne vient meubler. Dans Concert à la carte qu'Angèle Coutu avait joué sous le titre plus évocateur de Musique en dînant à la Grande Réplique il y a bien une vingtaine d'années, une femme d'un certain âge rentre à la maison et mange seule, accompagnée de la musique qui joue à la radio, avant de s'enlever la vie. Dans Le Bocal, un adolescent qui pourrait être diabétique erre dans un petit studio et en vient à gaver à mort son poisson rouge, simplement parce qu'il semble désoeuvré. Mentionnons, sans pour autant vendre la mèche, qu'à la fin de la représentation, un lien est créé entre les deux histoires.

Ce lien entre les deux situations s'avère plutôt une bonne idée tout comme l'est celle d'amplifier les sons environnants produits par ces deux êtres privés de parole. Toutefois, faute de moyens, peut-être, cette amplification entraîne des bruits parasitaires. Ce détail serait pardonnable s'il ne s'ajoutait pas à une scénographie lacunaire. En effet, on peut difficilement croire à cet appartement dépourvu même d'une cuisinière, d'autant qu'en première partie, il paraît suffisamment bien situé pour donner sur une place.

Par ailleurs, plusieurs des gestes effectués par les interprètes demeurent à ce point ambigus qu'on se demande ce qu'ils sont en train de faire, ce qui nous empêche évidemment d'être touché par ces actions ordinaires. Le meilleur exemple demeure la prise de médicaments sur laquelle se termine Concert à la carte. Celle-ci a l'air sans grande conséquence pour deux raisons: peu de comprimés sont avalés par la vieille fille campée par Violette Chauveau et la rigolade l'emporte sur le reste lors de la saoulerie inopinée qui suit. On ressent un malaise similaire quand on découvre au moment où il va aux toilettes que Catherine Lépine-Lafrance interprète vraisemblablement un adolescent et non pas une jeune femme. La convention tient difficilement le coup, particulièrement dans un univers hyperréaliste. La même chose vaut différemment pour Violette Chauveau. Afin que l'on croit à la solitude de la femme ordinaire qui lui échoit, celle-ci l'affuble d'une raideur aux jambes. Or, on n'en oublie pas pour autant la beauté de la comédienne sous ce subterfuge un peu primaire.

Pour toutes ces raisons et quelques autres, Son visage soudain exprimant de l'intérêt peine à rendre la mesure du désespoir et le poids du désoeuvrement avec lesquels doivent composer deux âmes esseulées. Et je n'écris cela qu'à regret, puisque la salle était presque vide le soir où j'ai assisté au spectacle.

***

Son visage soudain exprimant de l'intérêt

De Franz Xaver Kroetz et de Philippe Ducros. Mise en scène: Jérémie Niel. Au Théâtre La Chapelle jusqu'au 3 mars.

***

Collaborateur du Devoir

À voir en vidéo