Théâtre - Serge Boucher et l'oeuvre du temps qui passe

Serge Boucher a fait d’un restaurant familial le personnage principal de sa sixième pièce, Là.
Photo: Jacques Grenier Serge Boucher a fait d’un restaurant familial le personnage principal de sa sixième pièce, Là.

Serge Boucher le reconnaît lui-même: il a un regard de portraitiste. Cette faculté de savoir regarder les autres, l'auteur d'Avec Norm l'a développée dans le restaurant de village qu'ont possédé ses parents alors qu'il était âgé de quatre à dix ans. À travers le passe-plat inutilisé de la cuisine, véritable fenêtre sur le monde, il y observait avec fascination le «ballet» de toute une humanité (serveuses, danseuses topless, «téteux» de café, fou du village... ).

«J'ai l'impression d'avoir tout vécu au restaurant. Je pourrais nommer tant d'expériences... Tout petit, j'avais l'impression d'être très vieux, tout en étant un vrai enfant. Ça m'a marqué à vie, et dans le bon sens. Si je n'étais pas passé par là, je n'écrirais pas, j'en suis convaincu.» Il a accumulé au sein de ce microcosme un réservoir de sensations, d'émotions, qui se sont imprégnées profondément. «J'ai un regard de compréhension du monde qui part de là.» Une empathie qu'il révèle dans ses oeuvres à la vérité hyperréaliste, de Natures mortes aux Bonbons qui sauvent la vie.

Le temps retrouvé

Serge Boucher a justement fait d'un restaurant familial le personnage principal de sa sixième pièce, Là. «C'est à la fois ma pièce la plus autobiographique et la plus fictive, confie le prolixe auteur. J'ai ce besoin, à chaque pièce, de l'ancrer dans quelque chose qui a des résonances pour moi.» Dans cette oeuvre où le dramaturge a «l'impression d'avoir fait une synthèse de tout [son] travail», on retrouve les parents de 24 poses (Portraits), en flash-back deux décennies plus tôt, et l'alter ego de Serge Boucher, François, ce personnage présent dans toutes ses pièces — sauf dans Les bonbons qui sauvent la vie.

Cette figure d'observateur, «un peu discret, à l'écoute, qui entre dans l'univers des autres», est ici moins en retrait que d'habitude. François revisite le restaurant où il a passé son enfance, petit commerce aujourd'hui promis à la démolition pour être transformé en grande surface anonyme (un Jean Coutu!). Il a été marqué par ce lieu où a failli se produire un événement tragique.

Construit en plusieurs moments — le présent, deux passés et un saut dans l'avenir — qui se répondent «en échos» d'acte en acte, Là rend sensible «l'oeuvre du temps qui passe, la roue qui tourne. Des destins qui avortent, d'autres qui se réalisent. Sur son passage, l'usure du temps fait des vies, en défait. Il y a ces chemins qui auraient pu se croiser et qui ne se croisent pas. Qu'est-ce qui fait que la rencontre entre deux êtres peut avoir lieu ou pas?»

Ce texte qui consomme la fin d'une époque, et des retrouvailles manquées entre amis d'enfance, Serge Boucher en parle en boutade comme d'une «Cerisaie à l'envers, une célébration de la vie». Il a évité d'y tomber dans la nostalgie. «Je voulais écrire des destins où le quotidien est plus fort, la vie est plus forte. Je ne voulais pas de drame. Au départ, en présentant la pièce, je disais: je ne veux ni tragédie ni drame. Ce ne sera pas une comédie. Et ce sera tout ça à la fois.»

Il y a dans le théâtre de Boucher une tentative de capturer quelque chose d'intangible. «Pour moi, Là ne se joue pas entre les lignes ou dans le non-dit, dans tout ce qui a fait la force, a-t-on dit, de mon théâtre. Je dirais que ça se passe dans l'air, dans l'air du temps. Il y a quelque chose qui échappe à François, qui nous échappe à tous. Je ne mets pas le doigt sur le bobo. Mais il est là. Autant je me considère comme quelqu'un de très optimiste, autant je trouve ça dur de vivre. Dans Là, il y a un malaise chez François. C'est la vie, c'est le temps qui passe. [...] J'aime mettre le spectateur dans quelque chose d'inconfortable. J'ose croire que mon théâtre va ailleurs, qu'il touche autrement.»

Une micro-société

Avec cette pièce à 15 personnages — un luxe qu'on ne peut pas se permettre dans beaucoup de théâtres —, Serge Boucher s'attaque à un véritable microcosme, la «peinture hyperréaliste d'une minisociété.» Il désirait donner à chacun d'entre eux une histoire, même si on les côtoie très brièvement. Esquisser certains personnages en peu de scènes, à travers quelques éléments disséminés dans le temps, laisser deviner toute une vie derrière ces figures fugitives, faire en sorte qu'on puisse en tracer la destinée. «J'ai voulu dessiner des espèces d'histoire de vie à grands traits. On sait peu de choses sur ce petit microcosme. Mais il y a dans Là ce qui est propre à toutes mes pièces: l'idée qu'on passe les uns à côté des autres sans savoir de quoi l'autre est en train de vivre ou de mourir.»

L'auteur de Motel Hélène donne une épaisseur humaine à ses personnages en les ancrant «dans la vraie vie» — à travers une démarche «profondément théâtrale» —, grâce à une profusion de détails réalistes. «Moi, ça me fascine, ces petits détails qui parlent de toute une vie.» Il n'a pourtant plus besoin d'en mettre autant, grâce à sa collaboration avec René Richard Cyr, qui met ici au monde une cinquième création de Boucher. «Je sais qu'il va donner une dimension plus humaine aux personnages. Il va écrire, avec les acteurs, leur histoire. J'aime à dire que René Richard doit écrire la pièce qui n'est pas écrite.»

L'auteur et le metteur en scène forment désormais un indissociable tandem artistique, à la Michel Tremblay-André Brassard. Avec Là, Cyr a même été engagé pour la première fois dès le début du processus, y allant de ses commentaires sur les différentes versions du texte. Dans une belle marque de confiance pour le dramaturge, les acteurs principaux (la distribution comprend Benoît Brière, Antoine Durand, François Papineau, Dominique Quesnel et Guylaine Tremblay) étaient engagés avant même que la première ligne de la pièce ne soit écrite.

Les deux artistes partagent plusieurs similitudes, dont la moindre n'est sûrement pas leur humanisme, leur compréhension pour des personnages pas forcément aimables. «René Richard humanise encore davantage mon écriture. Dans la mesure où, moi, il n'y a qu'une chose qui m'intéresse, c'est ce qui peut se jouer entre deux êtres humains. J'aime créer des personnages imparfaits, qui ont une grandeur humaine dans leur petitesse même.»

Collaboratrice du Devoir

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Texte de Serge Boucher, mise en scène de René Richard Cyr

Du 28 février au 7 avril, au Théâtre Jean-Duceppe

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