Théâtre - La musique corrompt-elle les moeurs?

Une scène de la pièce L’amour est un opéra muet.
Photo: Une scène de la pièce L’amour est un opéra muet.

Jean Asselin souhaite-t-il ici faire un pied de nez à son maître, Étienne Decroux? Le père de la pantomime moderne déplorait l'assujettissement de l'acteur aux autres arts, notamment à la musique qui, selon lui, ne venait guère au théâtre que le dimanche... Les acteurs de L'amour est un opéra muet se soumettent pourtant aux musiciens de l'ensemble Pentaèdre pour cette relecture originale et sensuelle du Cosi fan tutte de Mozart. Comédie légère en 24 tableaux aux accents parfois grivois, ce petit opéra muet réunit donc mime et musique de chambre en un dialogue des plus réjouissants.

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L'amour est un opéra muet
Maîtrise d'oeuvre: Jean Asselin. Direction musicale: Normand Forget. Une production d'Omnibus en collaboration avec l'ensemble Pentaèdre présentée à l'Espace libre jusqu'au 3 mars.
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Avouons que l'idée proposée par Normand Forget de créer un opéra où une partition physique tiendrait lieu de livret ne manque pas de culot. Cosi fan tutte raconte l'histoire de deux frères qui, convaincus de la fidélité de leurs promises respectives, se mettent chacun à courtiser la fiancée de l'autre. Dans la présente adaptation, quatre jeunes gens sont invités dans la riche demeure d'un quintette de musiciens afin de les divertir. Se soumettant de plus en plus aux caprices des membres de Pentaèdre (Forget au hautbois, Danièle Bourget à la flûte, Martin Carpentier à la clarinette, Louis-Philippe Marsolais au cor et Mathieu Lussier au basson), nos jeunes amis y perdent quelques plumes, se laissant corrompre par l'argent et le luxe. C'est que nos fieffés instrumentistes s'adonnent en effet au vice, à l'alcool et même à la drogue. Maître d'oeuvre mais aussi maître d'hôtel et maître de jeu, Asselin annonce le titre des différents tableaux et manipule mobilier et accessoires.

Au-delà des échanges entre le jeu corporel et la musique, c'est la proximité physique des acteurs et des musiciens qu'on retiendra de cet opéra. Cette promiscuité donne lieu à des moments d'une belle poésie, comme lors du tableau intitulé L'Absence, où les belles éplorées cherchent du réconfort auprès de leurs hôtes, qui se détournent d'elles. On cabotine gentiment à quelques reprises, par exemple lorsque nos instrumentistes réclament de la part des deux damoiseaux quelques danses et des massages un brin paillards.

Par contre, la présence continuelle de dix personnes sur scène nous empêche parfois de bien percevoir les actions du quatuor de comédiens. Les filles (Mariane Lamarre et Sylvie Chartrand) se font démonstratives et coquines alors que les gars (Martin Vaillancourt et Christian Leblanc) deviennent frondeurs. Les deux lascars étaient déjà frères dans La Lamentable Histoire de Titus, repris l'automne dernier à l'Espace libre; leur complicité est encore une fois palpable, notamment dans les deux très beaux tableaux La Trahison et Les Deux Amis. Mentionnons également cette Pantomime mièvre, jolie touche d'autodérision qui s'avère hilarante.

Bref, ce pied de nez signé Jean Asselin n'est finalement pas adressé à Decroux mais bien à tout establishment qui tenterait de corrompre la fougue de la jeunesse. Asselin lui-même, avec l'enthousiasme qu'on lui connaît, ne peut retenir à la fin un rire moqueur lorsque ses jeunes protégés réussissent à s'enfuir de ce lieu de perdition sans demander leur reste. Il est ouvert au dialogue, le cofondateur d'Omnibus, mais de là à se soumettre...

Collaborateur du Devoir

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