Théâtre - Le poids de la mémoire

Comme on se plaît à le répéter ad nauseam sur nos scènes depuis quelques années, chaque guerre transporte sa riche moisson d'horreurs banales. À la toute fin d'un conflit, un médecin et ses deux enfants fuient. Traqué par les vainqueurs, l'homme cache sa jeune fille dans une trappe sous le plancher d'une maison de campagne. De cet abri de fortune, elle assiste à la vengeance des hommes qui assassinent son père et son frère. Des dizaines d'années plus tard, elle retrouve un des meurtriers, qu'elle confronte le temps d'un après-midi.

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Sans sang

D'après le roman d'Alessandro Baricco. Adaptation scénique: André Jean. Mise en scène: Michel Nadeau. Présenté par le Théâtre Niveau Parking au théâtre Périscope jusqu'au 10 mars.
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Le Théâtre Niveau Parking propose dans cette adaptation une lecture sobre du roman de Baricco. Sans rien brusquer, on y découvre les faits marquants d'une existence défigurée par un instant de violence insoutenable. Entre vendetta, exercice de mémoire et volonté de réconciliation, la fille devenue femme (Paule Savard) livre le récit de son existence à un des assassins (Jack Robitaille).

La forme est léchée. Dans la droite ligne du travail amorcé avec Lentement la beauté, le metteur en scène Michel Nadeau a fait le pari de la douceur: mesure dans le jeu, propreté dans la proposition scénique mettant en avant des bois clairs et des costumes pâles. L'effet contraste avec l'horreur du propos. La distance créée par cet univers scénique net souligne l'impression que le temps a passé, aplanissant ainsi la mémoire, calmant la douleur.

Dans cet écrin un peu propre pour parler de guerre, l'adaptation travaillée en duo par André Jean et Michel Nadeau laisse perplexe. Si la langue est ciselée et l'unité de ton crédible, ce sont plutôt les choix dramatiques qui intriguent. Fait de longs monologues, de ruptures temporelles et de quelques séquences plus rythmées, l'ensemble offre une facture très littéraire qui donne un peu l'impression d'assister à une lecture du roman.

Pourtant, il y aurait eu de belles pistes à emprunter pour dynamiser l'ensemble, ne serait-ce que la tension dramatique qui aurait pu surgir de la confrontation entre les versions discordantes de la vie de la femme. Au lieu de cela, on a plutôt l'impression que tout a été poli pour que les conflits soient uniquement de l'ordre du souvenir. Il en résulte une bulle d'humanité, certes intéressante mais à laquelle on a de la difficulté à se rattacher.

En fait, on finit par se demander en quoi le choix de porter cette oeuvre à la scène ajoute au propos de Baricco. Oui, on parle des horreurs de la guerre. Oui, on parle de mémoire. Oui, on parle de réconciliation. Mais l'action a parfois du mal à franchir le quatrième mur.

Collaborateur du Devoir

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