Théâtre - Facture classique

Lorraine Côté, magnifique dans le rôle de Phèdre, incarne avec justesse et passion cette reine à la fois victime de ses pulsions et coupable du malheur qui s’abat près d’elle. Photo: Jean-François Landry
Photo: Lorraine Côté, magnifique dans le rôle de Phèdre, incarne avec justesse et passion cette reine à la fois victime de ses pulsions et coupable du malheur qui s’abat près d’elle. Photo: Jean-François Landry

Québec — La question brûlait depuis l'annonce de la programmation de La Bordée l'an dernier: comment Martin Genest allait-il se frotter à Racine? Les succès récents du metteur en scène — un Festen percutant au Périscope, un Jacques et son maître de Diderot inspiré malgré les faiblesses du texte et cette pure merveille théâtrale que fut Le Périple lors du Carrefour — avaient habitué le public à des propositions aux images fortes, jouant souvent de l'irrévérence et de l'entorse aux conventions. Comment donc allait-il maintenant aborder le monstre sacré qu'est Phèdre, dont l'art repose justement sur la bienséance et les conventions?

Même si on aurait pu en souhaiter une autre, la réponse est venue sans tarder: avec beaucoup de modestie. Choix de la direction du théâtre, décision du créateur ou impossibilité de déconstruire cette tragédie, reste que la version présentée à Québec ne puise pas ses nombreuses qualités dans une relecture de l'oeuvre. L'équipe s'est plutôt employée avec efficacité à l'interroger pour en livrer une version convaincante.

Puisqu'il était ardu de faire une proposition de mise en scène en rupture avec la tradition, la liberté et l'imagination se sont plutôt manifestées du côté des concepteurs. Jean Hazel a dessiné une scénographie rappelant la charpente d'un édifice. Cette structure moderne faite de poutres et d'acier fournit une arène formidable où les personnages de la Grèce antique se déchirent. Les costumes de Catherine Higgins, splendides dans le souci du détail et dans l'élégance du trait, sont inspirés directement des coupes en vogue au dix-neuvième siècle. Le maillage décor-costumes n'est pas sans donner une certaine texture gothique à l'ensemble qui souligne le caractère intemporelle de cette tragédie.

Au coeur de cet univers, Genest a choisi de placer une déesse armée d'une harpe. Cette représentation — que l'on imagine être celle de Vénus, cause des tourments de Phèdre — est confiée à la harpiste Isabelle Fortier. Divine, elle observe les mortels se heurter tout en étant l'âme musicale qui ponctue leurs tourments.

Dans cet écrin particulièrement réussi, la décharge de vie jaillit en premier lieu de Lorraine Côté. Magnifique dans le rôle de Phèdre, elle incarne avec justesse et passion cette reine à la fois victime de ses pulsions et coupable du malheur qui s'abat près d'elle. Denise Gagnon livre à ses côtés une Înone nuancée, remplissant avec aplomb son double rôle de confidente et de conseillère auprès de Phèdre.

Autour d'elles, le reste de la distribution s'acquitte généralement très bien du travail ardu de la métrique. Si certains semblent trop préoccupés par l'aspect formel des alexandrins pour se laisser aller au jeu, d'autres s'amusent avec cette langue qu'ils intègrent parfaitement bien.

Au passage, il faut souligner la maîtrise de Réjean Vallée et d'Ansie St-Martin qui, malgré le caractère plus effacé de leurs personnages, livrent des performances intéressantes. Le premier, en Théramène, étonne encore une fois par la justesse de son jeu et par sa capacité à se réinventer. St-Martin (Ismène), quant à elle, démontre une rigueur et une maîtrise qui laissent présager une grande comédienne.

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Phèdre

Texte de Jean Racine. Mise en scène de Martin Genest. À La Bordée jusqu'au 17 février.

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Collaborateur du Devoir