La caverne de Robert Lepage

Si le rêve de Robert Lepage se réalise, on pourrait assister dès 2009 à des représentations de La Trilogie des dragons dans la caverne sous l'autoroute Dufferin. Cette même autoroute pour laquelle on a exproprié les habitants du Chinatown, qui avait servi d'inspiration à... La Trilogie des dragons.

Québec — Après la caserne, la caverne. «Mais ça ne s'appellera pas comme ça», précise le metteur en scène en grimaçant. Il a un autre nom en tête, mais on ne le connaîtra pas tout de suite. Après avoir laissé longtemps planer le mystère sur ce projet, Robert Lepage a finalement accepté d'en parler au Devoir. C'est l'occasion aussi de décrire les enjeux de sa nouvelle création, qui sera lancée le 19 à Newcastle, en Grande-Bretagne, et qu'on pourra voir au Festival TransAmérique le 1er juin.

C'est d'abord de ce défi-là qu'il nous parlera. «On a à peu près dix jours pour finir le show», lance-t-il l'air ébahi. Étude sur le thème de la voix, du langage et de la parole, la pièce Lipsynch est une conséquence directe du travail du metteur en scène à l'opéra. «Parfois, les mêmes artisans travaillent sur les productions [de théâtre et d'opéra] et on fait des emprunts.» Car tout en construisant Lipsynch, Lepage bûche sur l'opéra The Rake's Progress pour le Théâtre de la Monnaie de Bruxelles (avril 2007). La Damnation de Faust et La Tétralogie de Wagner sont attendues au Met de New York en 2008 et en 2010. Parce qu'«il n'y a pas de petites années», nous assure-t-il.

«Le prologue de Lipsynch est chanté, c'est l'extrait d'un opéra», signale-t-il avant d'ajouter que la soprano anglaise Rebecca Blankenship, qui avait participé aux Sept Branches de la rivière Ota et au Polygraphe, est de retour dans Lipsynch. L'histoire tourne beaucoup autour de la ville de Londres. «Londres, c'est la ville du théâtre oral, vocal. C'est aussi une grande ville lyrique, une ville de chanson populaire. C'est la ville de la BBC. La voix, les accents, le langage... » La version actuelle s'étire sur près de cinq heures; on prévoit que la deuxième mouture en fera neuf. Le temps d'évoquer, entre autres choses, la voix de Dieu ou encore la psychanalyse. Le temps de visiter les Sandinistes au Nicaragua et de parler science avec Stephen Hawking, un personnage doublement intéressant parce qu'il a une voix synthétique.

Visuellement, l'ensemble s'annonce riche et stylisé. Une brochure de la compagnie française qui coproduit l'événement révèle, sur une même scène, un décor futuriste, un métro dont les occupants sont tous vêtus de gris, un Stephen Hawking déguisé en pape. Tout cela se structurera autour de neuf personnages de différentes nationalités.

Les productions d'Ex Machina accueillent de plus en plus de créateurs étrangers. «Avant, même si nos pièces parlaient de voyages et de choc des cultures, c'est nous qui jouions les Chinois, les Japonais. Mais maintenant, ces cultures-là sont à la base de l'écriture. Sur Lipsynch, on a un acteur qui travaille à Berlin, deux qui sont de Newcastle, un des îles Canaries, une comédienne vient de Valence, en Espagne... »

Lepage en continu

2007 est décidément une année charnière pour Ex Machina. Le Festival Tchekhov de Moscou présentera quatre de ses spectacles en juillet. Aussi, cela fera 10 ans, le 2 juin prochain, qu'on a inauguré les locaux de la compagnie dans l'ancienne caserne de pompiers du Vieux-Port de Québec. Dix jours de célébrations sont prévus en lien notamment avec l'Usine C, le TNM et le FTA, en plus d'un spectacle d'envergure à Québec.

L'heure est au bilan et aux rêves. «On ne joue pas assez à Québec. Il y a des shows qui n'ont même pas été vus à Québec qu'on voudrait jouer ici, qui pourraient jouer longtemps», lance le metteur en scène, qui compte aussi attirer un maximum de visiteurs étrangers dans ce qui s'imposerait comme un centre de diffusion «international» en plein coeur de la ville.

Pour l'heure, les solos de Robert Lepage (La Face cachée de la lune, Le Projet Andersen... ) sont présentés au Théâtre du Trident, une salle jugée trop petite pour les spectacles à grand déploiement comme La Trilogie des dragons, pièce qui avait été présentée, la dernière fois, au Centre de foires, près du Colisée. Quant à la caserne, il s'agit surtout d'un outil de création dont la salle ne peut accueillir que 300 personnes.

Caverne ou pas, Robert Lepage cherche un lieu pour faire voir son travail en continu: «Il y a une chance qui se présente à nous, il y a un lieu vide... » Et d'autres joueurs sont intéressés. On savait déjà que la compagnie de théâtre jeunes publics Les Gros Becs faisait partie du projet. Or il appert que le Carrefour international de théâtre, dirigé par Marie Gignac, une proche collaboratrice du metteur en scène, est également partant dans le contexte où «le Carrefour a été acculé par le FTA à Montréal et [qu'il] doit se redéfinir».

Lepage a en tête une formule dans le style de l'Usine C avec un plateau «à l'européenne» de 650 places pour sa compagnie et une autre salle, plus petite, de 350 places pour Les Gros Becs. «Ce serait un superbe projet. Si ça marche, ce serait hallucinant! [...] Ce ne sera pas un théâtre administré comme le sont les autres. Il n'y aurait pas de saisons. On irait [en fonction de] la demande.»

Et ce serait pour quand, tout ça? Pas pour le 400e en tout cas. «2008, c'est un petit peu vite; 2009, c'est plus réaliste, mais ça peut être aussi beaucoup plus tard. Dans le cas de la caserne, ç'a pris deux ans de plus que prévu.»

Or, martèle Lepage, on en est encore à un stade exploratoire. «On ne sait pas combien ça peut coûter. Ça peut être l'idée du siècle, mais on peut aussi se retrouver avec une étude de faisabilité qui nous convainc de ne pas nous embarquer là-dedans. [...] Déjà, les gens commencent à parler de ça à la radio et dans les journaux et partent toutes sortes de rumeurs... Mais on ne le fera pas si ça coûte cher. Si ça coûte cher et qu'on ne peut pas se le payer, on ne le fera pas.»

Une prudence qui sonnera sûrement comme de la musique aux oreilles de la mairesse Boucher, qui est par ailleurs emballée par le projet. Au grand étonnement du principal intéressé d'ailleurs. «J'avoue que, sans la connaître, en ne connaissant que le personnage et non la femme, j'ai été très critique à son égard parce que je pensais que la culture ne l'intéressait pas. [...] Elle a sa façon à elle de gérer, mais elle écoute les gens. J'ai été très surpris par son ouverture et sa volonté de faire les choses.»

Enfin, au-delà de la mise en scène, de la caserne et de la caverne, Robert Lepage veut renouer avec le jeu. «Il faut que je m'implique de nouveau comme acteur. Je me suis retiré à un moment donné des créations. Au début, je jouais des rôles importants dans La Trilogie des dragons.

Je dirigeais en jouant.» Le jeu au théâtre mais également au cinéma.

On le verra bientôt dans le nouveau film de Catherine Martin, Dans les villes, qui sortira le 22 février. «J'ai réalisé, ces dernières années, que j'aime vraiment me faire diriger par d'autres personnes qui ont des visions différentes du jeu. J'apprends des choses. Je ne résiste pas, je suis une bonne pâte.» Avis aux intéressés: il faudra proposer un horaire conciliant...
2 commentaires
  • Fernand Trudel - Inscrit 3 février 2007 09 h 26

    Qui va payer ?

    Beau projet aux mamelles de l'État. Qui va payer et qu'est ce que les citoyens devront sacrifier pour ca. Une caserne de pompiers à Beauport ou au Lac St-Charles, des refoulements d'égout dans la partie basse de Limoilou, quoi ???

    Voilà c'est un beau projet mais il devra attendre car il y a d'autres priorités y compris le tramway nommé "désir" du groupe à Mme Bourget qui va coûter la modique somme d'un milliard, réchauffement de la planète oblige... D'ailleurs le Palais Montcalm, tout près vient de nous coûter 23 millions en rénovation. Faudra souffler un peu...

  • jacques noel - Inscrit 3 février 2007 15 h 55

    Les mamelles de Maman Boucher

    Comment expliquer qu'un génie comme Lepage, qui se produit dans le monde entier avec profits, a-t-il besoin des mamelles de l'État pour se produire dans sa ville natale?
    Meme question pour Denys Arcand qui, après un succès mondial et un Oscar, a encore besoin de mamelles de l'État pour produire son prochain film?
    Même super star international, faut encore les mamelles de l'État!