Théâtre - L'éducation au mauvais goût

Avec La Cagnotte, Denis Chouinard transforme les bourgeois provinciaux de Labiche en habitants du Québec profond, en plus de situer l’action à l’époque du krach boursier de 1929.
Photo: Avec La Cagnotte, Denis Chouinard transforme les bourgeois provinciaux de Labiche en habitants du Québec profond, en plus de situer l’action à l’époque du krach boursier de 1929.

Que reste-il de Labiche dans La Cagnotte présentée actuellement au théâtre Denise-Pelletier? Répondre à cette question, c'est déjà commencer à se faire une idée sur cette adaptation, vieille d'une trentaine d'années. Pourquoi le directeur de cette salle destinée aux groupes scolaires l'a-t-il ressortie? Mystère. Il appert que Pierre Rousseau avait gardé un bon souvenir de cette adaptation qu'il avait vue dans sa jeunesse. Denis Chouinard y transforme les bourgeois provinciaux de Labiche en habitants du Québec profond, en plus de situer l'action à l'époque du krach boursier de 1929, histoire d'éclairer les rapports de classes inhérents à ce théâtre bourgeois, comme on le faisait au temps béni des créations collectives. Pareille à ces spectacles qui ne péchaient pas par leur subtilité, cette adaptation est parsemée de bout en bout d'encombrantes parties chantées et écrites dans une langue villageoise digne des anciennes publicités de Bell.

L'acteur Vincent Bilodeau, momentanément metteur en scène, s'est emparé de cette proposition piégée et a tenté d'en faire un spectacle divertissant. Il a essayé d'en enrayer le didactisme en l'ensevelissant sous une orgie de chansons d'époque et de chorégraphies inspirées de la comédie musicale. Plusieurs jeunes n'y voient que du feu. Ils ne sont guère décontenancés par cette musique si tonitruante qu'elle enterre souvent les paroles. Mais peu d'adultes se laisseront prendre au jeu tant ce travestissement est lourd et d'un amateurisme à faire pleurer.

De la légèreté de Labiche, de la désinvolture de ses personnages, qui vont dépenser leur cagnotte gagnée aux cartes en ville, il ne reste rien. En revanche, des songs brechtiens côtoient des mélodies de comédie musicale, des ballades de Maurice Chevalier voisinent des airs d'opérette et une chanson de La Bolduc. On a l'impression que cette comédie de situation est prétexte à présenter un panorama de la chanson populaire des années 1920. Et ce, même si les comédiens n'ont vraisemblablement pas été choisis en fonction de leur capacité vocale. Ce n'est pas, je vous le jure, toujours très beau à entendre.
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La Cagnotte
D’après Labiche. Adaptation: Denis Chouinard. Mise en scène: Vincent Bilodeau. Au théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 16 février.
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Les décors signés Mario Bouchard dans lesquels évoluent les comédiens souffrent de la même balourdise qui affecte les répliques et le jeu des comédiens. Longs paraissent les changements de décors à vue, effectués — naturellement — au son d'une musique infernale quand ils ne sont pas accompagnés d'éléments chorégraphiques ridicules. Côté bande dessinée, dont les costumes témoignent aussi et qui convainc rarement.

Répondant au jeu outré qui leur est demandé, la majorité des comédiens s'en sortent assez mal. Dans le rôle central du maire de Saint-Valentin, Ghyslain Tremblay hurle et trépigne sans répit. Appelée à jouer une sainte-nitouche (contre-emploi?), Louisette Dussault est d'une crédibilité limitée. Mais elle a un sens du rythme et de la réplique supérieur à celui de Jacques Girard (faible en gros débonnaire) et surtout à Martine Francke (piètre fermière). En fait, seul David Savard, en garçon de café puis en maître de cérémonie du Gaiety, manie allégrement légèreté et fantaisie. Enfin, je n'ose pas accabler Catherine Proulx-Lemay, à qui on demande de tout faire (chanter, danser, jouer) et de personnifier la joie de vivre d'une simili-comédie musicale peuplée d'habitants.

De ce point de vue, La Cagnotte est un exemple de plus du malaise artistique palpable que suscitent désormais la majorité des classiques produits au théâtre Denise-Pelletier. Cette direction donne l'impression qu'il faut absolument trafiquer les oeuvres pour les rendre intéressantes. La solution est peut-être de les aimer et de demander à ceux et celles qui les connaissent de les monter telles qu'elles sont: sans sparages de mauvais goût ni musiquettes à l'avenant, destinés à appâter une jeunesse qui mérite tellement mieux.

Collaborateur du Devoir