Deux Don Juan pour le prix d'un

Présenté en anglais et en français à Stratford l'été dernier, le Don Juan de Lorraine Pintal arrive à Montréal... avec un nouveau don Juan: James Hyndman succède à Colm Feore. Son don Juan est un rebelle, une sorte de «pèlerin athée» mettant lui-même en scène la vaste pièce de théâtre qu'est sa vie. Avec un Sganarelle qui est son envers et qui lui sert de repoussoir en plongeant aux racines du jeu comique...

Au TNM, le Don Juan de Molière fait presque partie des meubles. Jean Gascon l'a joué sous la direction de Jean Dalmain en 1954, et depuis tous les directeurs artistiques de la compagnie l'auront mis en scène, en plus de Martine Beaulne qui s'exécutait en 2000 à la demande de Lorraine Pintal avec David Boutin dans le rôle-titre. Mais celui que propose la directrice de la maison à compter de mardi est particulier à plusieurs titres.

Un Italien

«Oui, Molière est un auteur fétiche du TNM, raconte d'abord Lorraine Pintal. C'est probablement le dramaturge le plus joué depuis la fondation de la maison il y a maintenant 55 ans. J'ai moi-même monté ici Les Femmes savantes il y a presque une vingtaine d'années [c'était en 1990]... Mais j'avoue que j'ai maintenant une attirance beaucoup plus marquée pour les classiques du répertoire québécois, et c'est vraiment parce que Richard Monette [à l'époque directeur artistique au Festival de Stratford] m'a proposé de monter Don Juan que je m'y suis mise. Pour moi, il était important de renouer les liens déjà très riches entre nos deux institutions... et puis je me suis laissé prendre.»

L'aventure de Stratford fut à ce point passionnante pour elle et pour son équipe que la directrice du TNM a décidé de la poursuivre à Montréal avec tout le monde ou presque. On retrouvera donc ici la même mise en scène, les mêmes concepteurs et les mêmes comédiens, sauf quelques rares exceptions, dont celle de Colm Feore en don Juan... qui sera incarné ici par James Hyndman.

«On a beaucoup commenté le personnage de Molière depuis quelques siècles, poursuit Lorraine Pintal en esquissant un sourire; il y a en lui quelque chose d'inépuisable. Et cela s'explique entre autres par les thèmes abordés dans la pièce: l'amour, la religion, le pouvoir... toutes des questions aujourd'hui encore très brûlantes. C'est cela qui m'intéressait: parler au monde d'aujourd'hui dans cette langue fabuleuse et à travers ce personnage annonciateur de la modernité qu'est don Juan. Alors j'ai plongé. Passionnément!»

La metteure en scène expliquera ensuite qu'elle est allée se plonger dans l'atmosphère de la pièce en la relisant dans ce pays de violents contrastes qu'est le sud de l'Italie, où Molière a situé l'action de son Don Juan... «Dès le départ, c'est un Don Juan tout à fait italien à plusieurs égards et pas seulement parce que l'action se déroule là-bas. Molière, qui avait besoin de sous après l'échec de Tartuffe, a voulu se refaire en montant un show qui marche, une "pièce à machines" à l'italienne [les effets spéciaux de l'époque, en quelque sorte], avec du tonnerre, des spectres et des éclairs, sans compter la terre qui s'ouvre et les feux de l'enfer... Mais aussi, une pièce qui sent un peu les tréteaux et qui laisse beaucoup de place à la commedia dell'arte. L'action se passe donc en Sicile, un pays de contrastes violents et d'oppositions, et cela se sent dans son texte. La Sicile de la pièce a quelque chose de la fille de joie, et don Juan donne l'impression, dès qu'il y met les pieds, qu'il veut baiser tout ce qui bouge autour de lui... »

Ce don Juan est un arrogant. Un baveux. Un «enfant-roi rebelle, selon les mots de James» [Hyndman], rapporte Lorraine Pintal. Une sorte d'éternel adolescent ne souffrant aucune forme d'autorité. Qui veut tout, tout de suite, toujours. Un séducteur prêt à tout pour arriver à ses fins. Un «drogué de l'amour et du pouvoir qu'il en retire», dira-t-elle aussi. Et un homme en révolte contre tout ce qui n'orbite pas autour de lui. Un personnage noir, dangereux, cruel, désillusionné, attiré par l'abîme et qui, sous nos yeux, s'y condamnera lui-même.

Un metteur en scène

«Molière joue à fond le registre de la comédie dramatique, reprend Lorraine Pintal. Dans la pièce toujours, le noir côtoie le soleil, comme en Sicile le ciel limpide est souvent déchiré par l'arrivée soudaine d'une horde de nuages noirs. Trois actes lumineux et deux dans la noirceur totale; présence du noir et du soleil partout, l'un s'appuyant sur l'autre, prenant sa couleur de l'autre... Nous avons beaucoup travaillé à partir de cette opposition. Elle est féconde et elle fonde aussi, oui, l'importance de la présence forte, essentielle, indispensable du Sganarelle de Benoît Brière.»

Sganarelle, qui «permet» en quelque sorte à Molière de mettre en scène le personnage sombre de don Juan. Sganarelle, bouffée de vie, de fraîcheur, de sens pratique, de principe de réalité. Et de ce fait même, irrésistible de drôlerie dans cette opposition. Sganarelle toujours «casté» par son maître de façon à ce qu'il soit sa réplique inversée. «Ce sont là les racines mêmes du jeu comique», comme le fait remarquer Pintal. Et, oui, Don Juan peut aussi vous faire crouler de rire. Heureusement... D'autant plus que Benoît Brière jouait déjà le rôle pour Martine Beaulne, en 2000, et qu'il vient de le faire en anglais et en français à Stratford.

«C'est lui qui nous fait sentir à quel point don Juan est le constant metteur en scène de son destin. C'est Sganarelle qui rend encore plus évidente cette espèce de boulimie d'ego qui agite son maître et qui lui sert de conscience. Qui met en lumière aussi le trou vertigineux qu'est la vie intérieure de don Juan. Un être tout en bravades extérieures et en défi, un homme en quête d'identité beaucoup plus qu'à la recherche du plaisir érotique. Don Juan qui est un provocateur, oui, mais dans le seul but de s'autoglorifier. Et Sganarelle à côté qui lui renvoie constamment son image pas très reluisante, mais qui en même temps doit être assez habile pour esquiver les attaques et garder malgré tout son maître en vie parce que sa survie financière en dépend. Un personnage comique et un personnage tragique. Tout cela nettement marqué, actuel. Plein... Et avec ce grand plaisir de diriger deux acteurs hors du commun. J'ai très hâte de voir comment le public va se sentir concerné par notre proposition!»

Nous aussi, madame Pintal.

***

Don Juan

De Molière. Mise en scène: Lorraine Pintal. Avec James Hyndman, Benoît Brière et plusieurs autres. Au TNM du 16 janvier au 10 février.
1 commentaire
  • Da Wei Ding - Inscrit 1 février 2007 20 h 54

    Ma réation à moi.

    Tout d'abord, ceci est pour ceux qui n'ont pas encore vu la pièce Don Juan. En une phrase simple, je traduirais ma réation par : La pièce est réussit, je l'ai énormement apprécié! En effet, malgré les commentaires qui semblaient plutôt négatifs sur cette pièce, j'ai quand même eu l'envie d'aller la voir. Je me disais que chacun a ses propres goûts et j'avais raison. Les jeux d'acteurs selon moi étaient à la hauteur. James Hyndman ainsi que Benoît Brière se sont appliqué dans le projet et cela paraissait évidemment. Je conseille à tous ceux qui l'ont pas vu encore ou qui ont décider de ne plus la voir du aux mauvais commentaires de se laisser une petite chance afin d'apprécier cette oeuvre magnifique. Cependant avant de vous quitter, j'ai une question à vous posez, chers lecteurs. Pourquoi servons-nous temps tôt du nom Don Juan temps tôt du nom Dom Juam? Il y a-t-il une signification ou simple une faute de frappe? j'en serais étonné. Merci d'avoir pris le temps de lire ceci.