Soirée des Masques: les favoris sont rois

Marc Béland sous les éclairages multicolores de la Soirée des Masques. Le comédien a été choisi interprète de l’année pour son rôle dans la pièce Visage retrouvé, de Wajdi Mouawad, présentée au Théâtre d’Ajourd’hui.
Photo: Jacques Grenier Marc Béland sous les éclairages multicolores de la Soirée des Masques. Le comédien a été choisi interprète de l’année pour son rôle dans la pièce Visage retrouvé, de Wajdi Mouawad, présentée au Théâtre d’Ajourd’hui.

Le Traitement, de Martin Crimp, et la pièce W;t, de Margaret Edson, qui partaient tous deux grands favoris de la 13e Soirée des Masques, ont remporté chacun quatre trophées hier, dominant cette célébration orchestrée cette année par Momentum sous le signe de «l'expérimentation théâtrale». Sans surprise, Louise Turcot a remporté le Masque de l’interprétation féminine pour sa poignante performance sous les traits de Vivian, femme au crâne rasé et à l’âme nue, dans W;t. La pièce, présentée au Théâtre de Quat’Sous, pose en fait la question suivante: quand on a toujours vécu par l’esprit, comment accepter d’être vaincu par son corps?

Justement, on y découvrait que cette Vivian, implacable universitaire qui a elle-même toujours vécu par l’esprit, est aussi d’une fragilité bouleversante une fois frappée d’un cancer foudroyant et confrontée à une mort qui ne saurait tarder.

Sa collègue des planches, Dominique Pétin, a pour sa part reçu le prix de l’interprétation féminine dans un rôle de soutien. La pièce W;t, qui partait avec neuf nominations, a également remporté le Masque de la conception du décor, remis à Pierre-Étienne Locas. Ce dernier est aussi monté sur scène pour le prix de la révélation de l’année. Première pièce de la dramaturge américaine Margaret Edson, W;t a valu à son auteur le prix Pulitzer en 1999.

Le Traitement, du cinglant Britannique Martin Crimp, a gagné lui aussi quatre statuettes, dont le prestigieux Masque de la mise en scène, remis à Claude Poissant. Cette coproduction du Théâtre PÀP et du Festival de Théâtre des Amériques a également été couronnée en tant que production «Montréal», tandis que Félix Beaulieu Duchesneau a obtenu le trophée de l’interprétation masculine dans un rôle de soutien. Enfin, Nicolas Basque a remporté le Masque de la conception sonore fort réussie de ce drame virulent qui raconte l’histoire de deux producteurs de cinéma de New York qui veulent produire une oeuvre à partir des confidences d’une femme.

Marc Béland, le Wahab incandescent dans Visage retrouvé, de Wajdi Mouawad, une pièce présentée au Théâtre d’Aujourd’hui, a pour sa part été sacré interprète masculin de l’année. Il s’agissait du troisième Masque de ce talentueux comédien. Et dans cette catégorie, la lutte était des plus chaudes. Il se mesurait en effet au Cuirette de Normand D’Amour (Hosanna), à l’universitaire pyromane de Jean-François Casabonne (La Hache), à Vincent Champoux (La Chambre d’amis), à Jacques Leblanc (En attendant Godot) et à Serge Postigo (Fausses rumeurs).

Autre récompense d’importance, le Masque du texte original est allé à Jean-Marc Dalpé pour Août (un repas à la campagne). Le prix, remis par le Conseil des arts et des lettres du Québec, est accompagné d’une bourse de 10 000 $. Dans cette catégorie, M. Dalpé l’a emporté devant Sylvie Drapeau et Isabelle Vincent (Avaler la mer et les poissons), Larry Tremblay (La Hache), Vincent Champoux (La Chambre d’amis) et Annabel Soutar (Seeds).
C’est Henri Barras, fondateur du défunt Théâtre du Café de la Place, qui a été couronné du prix Hommage. L’Académie a ainsi voulu souligner les qualités de «cet homme éclairé et audacieux qui a tant contribué à la vie théâtrale québécoise. Sa passion et son amour des textes en ont fait un pilier de notre culture». Les membres de Momentum, qui assuraient le rôle de maîtres de cérémonie hier, ont eux-mêmes salué chaudement «l’homme de paroles et d’idées, qui a défendu la marge et la création pure». M. Barras n’a d’ailleurs jamais hésité à dénoncer les travers d’une «société obsédée uniquement par l’enrichissement et le paraître».

Producteur, metteur en scène, comédien, traducteur, enseignant et chroniqueur, Henri Barras se consacre actuellement à la rédaction d’un livre sur l’art, qu’il qualifie de cru: une façon d’envisager la création artistique comme étant foncièrement archaïque.
Côté déceptions, les artisans de La Princesse Turandot, une production à grand déploiement du Théâtre tout à trac d’après les oeuvres de Gozzi et Puccini, sont repartis avec un seul Masque, celui de l’adaptation, remporté par Hugo Bélanger. La pièce avait pourtant six nominations en poche à son arrivée à la soirée.

Même chose pour Hosanna, de Michel Tremblay, qui a reçu une seule statuette, celle de la conception des éclairages. Le prix est allé à Martin Labrecque. Cette production du Théâtre du Nouveau monde était elle aussi en lice dans six catégories. Grosse déception également pour la belle Promesse de l’aube, de l’Espace go, qui est repartie bredouille, malgré cinq nominations. Cette pièce a été tirée du roman de Romain Gary.

Beaucoup d’élus
Pour cette 13e Soirée des Masques, les choix des jurés ont été très partagés, récompensant les artistes et artisans de 17 productions. Un total de 25 trophées — une statuette de plus en raison du Masque de la production étrangère, remporté ex aequo par les productions Dégage, petit!, d’Agnès Limbos, et Marie Kateline Ruttene (Compagnie Gare centrale de Belgique et ses coproducteurs) et 4.48 Psychose de Sarah Kane (Les Ateliers contemporains de Paris et ses coproducteurs) — ont couronné le travail des artistes et des productions qui ont marqué la saison 2005-2006.
Huit Masques ont été dévoilés en début de soirée, lors d’une remise de prix hors d’ondes, neuf Masques ont été remis à ARTV et huit à la télévision de Radio-Canada. Le Théâtre de la Bordée a reçu le Masque de la production «Québec» pour En attendant Godot, de Beckett, et le Théâtre du Tandem est reparti avec celui de la production «Régions» pour Le Palier, de Réal Beauchamp et Jean-Guy Côté.

C’est le Cabaret de Joe Masteroff, John Kander et Fred Ebb, une production de Leanor & Alvin Segal Theatre, qui a obtenu le masque de la production de langue anglaise. Du côté du vote populaire, le public a choisi Grace et Gloria de Tom Ziegler, décernant le prix du public à cette coproduction du Théâtre de l’Île de Gatineau et du Théâtre populaire d’Acadie. Cette année, pas moins de sept pièces se disputaient la faveur du public. On retrouvait là, sans surprise, la sombre W;t, la pétillante My Fair Lady, Cabaret, Conte d’hiver, Festen - Fête de famille et Sacrée famille.

Les plus jeunes attribuaient le Masque des «Enfants terribles» à Un cadeau pour Pépo de Raynald Michaud, une coproduction des Productions du Zèbre et du Jardin botanique de Montréal. Le Masque «Jeunes publics» est allé à Conte de la lune, de Philippe Soldevila, une pièce produite par le Théâtre des Confettis et le Théâtre populaire d’Acadie. Une dangereuse obsession, de Norman J. Crisp, a remporté la statuette décernée à la production «Théâtre privée». Enfin, L’Avare, de Molière, du Théâtre français de Toronto, a été sacrée production franco-canadienne de l’année.

C’est à la joyeuse bande de Momentum que revenait la tâche d’orchestrer cette expérimentation théâtrale originale et énergique, en direct du Studio 42 de Radio-Canada. Sylvie Moreau et ses complices, Céline Bonnier, Nathalie Claude, Stéphane Demers, Dominique Leduc, Jean-Frédéric Messier, François Papineau et Marcel Pomerlo, y ont joué, avec éclectisme et créativité, les assistants du Docteur Crête (Stéphane Crête).
Celui-ci s’est livré, avec originalité et audace, à de nouveaux protocoles de recherche sur les artistes captifs de ce laboratoire improvisé. Les conclusions? Le théâtre provoque des «sentiments bénéfiques à celui qui s’y adonne» et ce «doux virus» est une «expérience contagieuse».

En se portant à la défense de cet art de la scène, le président de l’Académie québécoise du théâtre, Vincent Bilodeau, s’en est pris à la décision de la ministre du Patrimoine canadien, Bev Oda, de sabrer dans les tournées des artistes à l’étranger.
1 commentaire
  • yannick.legault@sympatico.ca - Abonné 18 décembre 2006 00 h 54

    Une belle soirée où le théâtre était à l'avant-plan

    Je suis la troupe Momentum depuis une vingtaine d'années (même si l'on raconte qu'ils existent depuis 17 ans), et j'ai toujours été séduit par leur proposition théâtrale. Par eux, j'ai beaucoup appris et je me suis véritablement ouvert à l'expérimentation de tout acabit !!

    Je voudrais saluer leur proposition théâtrale version télévisuelle, même si je n'ai vu que les deux dernières heures. Belle créativité dans le renouvellement de la forme à tout point de vue ! Le théâtre prenait toute la place. Ce fut un plaisir de revoir Marc Béland personnifiant Caligula, après toutes ces années.
    J'ai pu enfin présenter à ma blonde ce que je tentais de lui expliquer à propos de son sublime travail d'acteur. Et "La Société des Loisirs" en anglais, et "Tête à tête" avec Jacques L'heureux et Paul Savoie, personnifiant le duo de directeurs artistiques du NTE de l'époque, Gravel et Ronfard, devant l'éternelle directrice du théâtre national... De beaux moments de théâtre, oh oui. Bravo à tous et merci à ces acteurs, ces créateurs tout autour, qui réussissent toujours et encore à nous captiver!!!

    Yannick Legault