Théâtre - Deux femmes, un ours

Sur des bruits de nature préenregistrés que distille une radio-cassette, elles entrent discrètement sur scène. On pense: deux femmes ordinaires. Elles portent toutes deux un blouson de sport. Celui de la plus petite est bleu; la plus grande en porte un rouge. Rien jusqu'ici de particulièrement emballant.

On découvre ensuite que ces femmes se sont aimées, perdues et retrouvées jusqu'à ce que mort s'ensuive. N'est-ce pas là le destin commun de tant d'êtres humains? Avec des variantes, c'en est un, en tout cas, que pas mal d'entre nous pourraient revendiquer. Revendiquer, le mot est mal choisi, car il ne vient à l'esprit de personne de crier sur les toits qu'il mène une vie bien ordinaire.

À l'Usine C, l'auteur dramatique anglo-canadien Daniel MacIvor a la perspicacité de s'être intéressé à ces femmes et de leur avoir donné voix au chapitre. Elles reviennent ainsi sur leur passé. Elles l'explicitent. Elles se disputent sur de petits détails et sur le sens à leur octroyer dans le cours des choses. Elles commencent par les circonstances dans lesquelles elles se sont rencontrées. Elles lisent le mélange de coïncidences et d'habitudes dont sont faits nos jours avec ironie ou déception. Elles nous font sourire. Elles ne disent pas toujours la vérité. Elles nous émeuvent par la peur de vivre avec le label de lesbienne qui les tiraille, par l'insécurité économique qui est leur lot, par le talent limité de musicienne avec lesquelles elles doivent vivre. Elles rêvent aussi. Elles essaient d'imaginer ce qui nous attend après. Et je ne vous dirai pas comment ça finit. Mais c'est grotesque.

Le texte et la mise en scène de Daniel MacIvor (Here Lies Henry) ont l'air de vouloir illustrer l'adage anglo-saxon bien connu: «Le diable est dans les détails.» Pourtant, en ce qui a trait à la réalisation, c'est d'un minimalisme consommé. Nous sommes devant un plateau vide, souvent cerclé de halos lumineux. Les accessoires sont peu nombreux (une tente, une plante, deux chaises, une radio-cassette, une guitare).

Mais justement, certains mots comptent double, voire triple. Il en est ainsi de la devise de la plus petite («Nothing is enough») qui se colore de teintes variées en cours de route. Comme au cinéma, nous sommes appelés à observer de près les expressions du visage des actrices et leurs attitudes corporelles. En outre, pour ces femmes comme pour nous, le temps passe vite puisqu'il est ramené à quelques épisodes essentiels aux yeux des principales intéressées.

Les deux interprètes de cette production de Da Da Kamera, Tracy Wright et Caroline Gillis, offrent un jeu dépouillé, très proche par moments du «non-jeu» que préconisait un Robert Gravel au Nouveau Théâtre expérimental. C'est particulièrement vrai de Wright, familière de la scène montréalaise, où elle a notamment travaillé avec Jacob Wren de PME. Encore une fois, elle étonne par sa capacité à se mouler à cette femme sans âge qui ne veut ni être forte ni sortir du rang. Ces deux-là ont la vulnérabilité discrète et elles emportent une part de secret avec elles. Ces détails sont souvent la marque du théâtre et de la littérature dont on se souvient.

Collaborateur du Devoir

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A Beautiful View

Texte et mise en scène: Daniel MacIvor. À l'Usine C jusqu'au 9 décembre.