Le Quat'Sous ne vaut pas un rond

Le Quat’Sous occupe une ancienne synagogue qui utilisait elle-même les vestiges de trois maisons, une pratique courante de reconversion à l’époque pour les dizaines de lieux de culte juifs du secteur.
Photo: Jacques Grenier Le Quat’Sous occupe une ancienne synagogue qui utilisait elle-même les vestiges de trois maisons, une pratique courante de reconversion à l’époque pour les dizaines de lieux de culte juifs du secteur.

Le Théâtre de Quat'Sous est un précurseur de la transformation du Plateau Mont-Royal, maintenant assez riche en «infrastructures culturelles». N'empêche, le petit théâtre de l'avenue des Pins, installé depuis des décennies dans une ancienne synagogue, peut être démoli et reconstruit à neuf parce que sa valeur «tient plus à sa présence dans le quartier qu'aux caractéristiques du bâtiment lui-même», selon une étude d'experts dont Le Devoir a obtenu copie.

L'analyse confiée par l'institution à Caroline Tanguay, consultante en patrimoine, et à Jacques Lachapelle, historien de l'architecture et professeur à l'Université de Montréal, a facilité la décision de démolir l'édifice. Québec et Ottawa ont annoncé lundi qu'ils consacreront un peu plus de quatre millions au projet devant aboutir à un nouveau Quat'Sous d'ici environ deux ans. La ministre Line Beauchamp a cité le rapport des experts patrimoniaux dans son allocution. Le bâtiment du 100 de l'avenue des Pins Est, à l'angle de la rue Coloniale, ne bénéficie d'ailleurs d'aucune protection patrimoniale juridique.

Le document d'une soixantaine de pages, tout simplement intitulé L'évaluation patrimoniale - Théâtre de Quat'Sous, s'appuie sur des visites du bâtiment et des recherches documentaires. L'analyse prend aussi en compte «l'évolution morphologique du secteur dans le temps».

Le Quat'Sous abrite la troisième plus ancienne compagnie de théâtre professionnelle à Montréal, après le Rideau Vert et le Théâtre du Nouveau Monde. Créée en 1955 par Paul Buissonneau, Yvon Deschamps, Claude Léveillée et Jean-Louis Millette, cette troupe a investi son lieu permanent une décennie plus tard. La première inaugurale du 3 décembre 1965 proposait La Florentine de Jean Canole. Le Plateau Mont-Royal compte maintenant six autres salles théâtrales, soit le quart du parc montréalais.

Signes de détérioration

Le Quat'Sous occupe une ancienne synagogue qui utilisait elle-même les vestiges de trois maisons, une pratique courante de reconversion à l'époque pour les dizaines de lieux de culte juifs du secteur. La congrégation Nusach Hoari a acheté les résidences contiguës en 1912 et ouvert sa synagogue l'année suivante. À l'extérieur, le bâtiment ne révélait pas sa fonction culturelle. Par contre, l'intérieur l'affirmait fermement avec une division nette pour les espaces réservés aux hommes et aux femmes, celles-ci occupant la mezzanine. Cette configuration spatiale a facilité le réaménagement en salle de spectacle.

«Les qualités architecturales de cet édifice réaménagé à maintes reprises sont intéressantes à l'extérieur et faibles à l'intérieur, résument les spécialistes. Sa typologie, sa construction et son esthétique sont cependant des exemples dans le quartier et l'arrondissement. Il y a tout de même une certaine qualité formelle qui repose sur la facture extérieure où l'intérêt réside dans les éléments de la fausse mansarde, les boiseries et la bande décorative présente sur le bâtiment. Par contre, sa valeur architecturale est compromise par les transformations. La typologie d'origine est difficilement lisible.»

Le document note aussi les «signes évidents de détérioration» de l'immeuble. L'élimination de plusieurs murs porteurs semble l'avoir fragilisé avec, comme résultat, plusieurs fissures sérieuses dans les murs et les fondations.

Dinu Bumbaru, directeur des programmes du groupe Héritage Montréal, ne remet pas en cause les observations et les conclusions de l'étude, qu'il n'a d'ailleurs pas lue. Il trouve cependant intéressant que la question de la valeur patrimoniale du lieu ait été posée. «La décision de démolir un édifice est toujours inquiétante, a-t-il ajouté en entretien au Devoir. S'il faut s'y résigner, dans ce cas précis, il serait souhaitable d'inclure une obligation de "faire mémoire" dans le programme architectural. Le bâtiment de substitution pourrait ainsi témoigner de la longue et riche histoire du site.»