La paternité en question

La pièce Monsieur Malaussène au théâtre, avec Vincent Magnat dans le rôle principal, doit beaucoup de son atmosphère à l’environnement sonore. Retranchée derrière un rideau, Charmaine LeBlanc distille une musique organique. Photo: Marilène Ba
Photo: La pièce Monsieur Malaussène au théâtre, avec Vincent Magnat dans le rôle principal, doit beaucoup de son atmosphère à l’environnement sonore. Retranchée derrière un rideau, Charmaine LeBlanc distille une musique organique. Photo: Marilène Ba

Il est toujours périlleux d'incarner un personnage mis au monde dans l'univers romanesque et qui a forcément déjà pris forme dans l'imaginaire du spectateur. Avec sa bouille de Français atypique, Vincent Magnat correspond toutefois bien au profil de Benjamin Malaussène, le narrateur de la très populaire saga créée par Daniel Pennac.

Le comédien traduit l'humanité inquiète et la candeur de ce bouc émissaire (c'est son métier) un peu dépassé par les péripéties rocambolesques qui lui tombent généralement dessus. Dans le monologue dramatique Monsieur Malaussène au théâtre, c'est la paternité qui plonge notre héros dans l'angoisse.

«Enceint» par procuration depuis que sa dynamique Julie attend un premier héritier, le futur papa confie ses espoirs, ses doutes et ses craintes à l'enfant à naître. Car comment devenir père quand on règne par défaut sur une drôle de tribu éclatée où tous les rejetons sont issus de géniteurs différents? Réduit à sa fonction de procréateur, le rôle paternel n'y est jamais assumé, pas plus d'ailleurs que le rôle maternel, la maman levant les voiles dès l'accouchement accompli, abandonnant la marmaille sur les bras du frère aîné. Le père n'est-il donc qu'une «invention moderne» dont on peut très bien se passer? Et faut-il donc faire des enfants dans ce monde insensé où nous vivons? À plus forte raison quand on est le «fruit d'une hécatombe» (Benjamin fait l'inventaire des multiples drames ayant marqué sa famille)? Voilà un questionnement qui tombe pile à un moment où les nouveaux pères font entendre leur voix et leurs revendications.

Surtout, Monsieur Malaussène au théâtre pourrait être une courte introduction à l'univers coloré de Pennac. À la manière tendre et humoristique du populaire romancier français, le narrateur fait la synthèse de l'histoire menant à la naissance de son fils, présentant au bientôt-né les nombreux membres de sa future famille. Se promenant entre la narration et l'interprétation, Vincent Magnat campe occasionnellement des proches de Benjamin Malaussène, du Petit qui zézaie à la terrible reine Zabo, sa patronne. Il confère drôlerie et sensibilité (malgré peut-être un peu de lourdeur à l'occasion, par exemple dans les passages dramatiques) à ce papa moderne qui semble porter la grossesse dans son corps même.

Marc Béland a mis au monde ce monologue avec doigté et intelligence, ménageant des respirations dans le texte. Le spectacle doit beaucoup de son atmosphère à l'environnement sonore, souvent apaisant. Retranchée derrière un rideau, Charmaine LeBlanc distille une musique organique (au moyen de pots à fleurs, par exemple), évoquant aussi bien les battements de coeur utérins qu'un rythme militaire illustrant le branle-bas de combat que déclenche le réveil du bébé Verdun (une scène savoureuse).

Un accouchement sans douleur, donc, pour cette première création du Théâtre Galiléo.

Collaboratrice du Devoir

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Monsieur Malaussène au théâtre

Texte: Daniel Pennac. Mise en scène: Marc Béland. À la salle intime du théâtre Prospero jusqu'au 22 décembre.