Théâtre - Molière, notre contemporain

À partir de vendredi prochain, un certain Alceste célèbre pour sa misanthropie empruntera les traits de Pierre Chagnon au Théâtre Denise-Pelletier. Françoise Faucher, qui assure la mise en scène de cette pièce-maîtresse de Jean-Baptiste Poquelin, s'est employée à faire ressortir tout le mouvement de l'oeuvre, car «Molière, c'est la vie», affirme-t-elle.

Alceste, homme d'esprit, sombre mais passionné, est déçu par ses semblables. Son dédain pour l'amour ne l'empêche pas d'éprouver un attrait irrépressible pour la jeune Célimène. Françoise Faucher le connaît jusqu'à l'intime; elle l'aime et en parle comme d'un ami. Ami précisément à cause de toutes les contradictions qui fondent le personnage. Et parce que, autant à titre de comédienne que de spectatrice, elle l'a beaucoup fréquenté.

Pour résumer la pièce, Françoise Faucher cite Louis Jouvet qui la qualifiait ainsi: «"La comédie d'un homme qui désire avoir un entretien décisif avec celle qu'il aime et qui, au bout de la journée, n'y est pas parvenu". Le commentaire est très juste!, remarque-t-elle, car le pauvre Alceste est toujours interrompu au beau milieu de la conversation.. Jouvet ajoutait au sujet de l'oeuvre: "c'est une pièce d'or dont on ne finit pas de rendre la monnaie".» C'est justement cette impression qu'elle retire de son travail à la mise en scène du Misanthrope, depuis la toute première lecture avec l'équipe des comédiens, le 4 juin dernier, jour anniversaire de la création de la pièce au théâtre du Palais de Versailles en 1666.

Françoise Faucher admet être allée de découverte en découverte en plongeant dans ce texte qu'elle connaît par coeur: «C'est une oeuvre qui grouille de vie! Pourtant, l'action n'y joue pas un grand rôle, sinon au coeur des dialogues; car tout se passe dans la parole.» C'est pourquoi les sièges («commodités de la conversation», comme les appelle plaisamment Molière) jouent un rôle prépondérant dans le décor. Peu d'action, mais beaucoup de rebondissements, car «les sentiments se déplacent comme des plaques tectoniques», remarque-t-elle.

Des échos résolument contemporains

Pour la metteure en scène, l'actualité de cette pièce ne fait aucun doute. «J'ai d'ailleurs pensé la monter dans des costumes d'aujourd'hui, explique-t-elle. Mais cela aurait trahi certains passages qui font écho à des usages du XVIIe siècle; j'ai trouvé un compromis heureux: pour échapper au côté roide de la poudre, des perruques et des rubans de la période Louis XIV, j'ai situé la pièce en 1830, l'époque de Musset», une époque où il y a davantage d'aisance dans le mouvement, une plus grande latitude d'action et une violence romantique dans les sentiments qui s'accordent bien avec les personnages du Misanthrope et qui rendront davantage justice à l'intemporalité du propos, selon Françoise Faucher.

«Nous sommes chez Célimène, non pas dans un château mais dans un hôtel particulier cossu; une sorte de cage dorée.» Célimène, vue par la metteure en scène, est en quête d'une totale liberté. «Elle est de la famille des George Sand. On l'a mariée avec un monsieur que j'imagine avoir été plus âgé qu'elle, ce qui lui a donné accès à Paris et à ses fastes. En devenant veuve, elle a acquis une autonomie matérielle.» D'où la perception de Françoise Faucher qui imagine Célimène très proche des jeunes femmes d'aujourd'hui. «Ce n'est pas une oie blanche; elle est libre de ses mouvements et ne veut plus connaître la mainmise d'un homme sur elle. Elle est donc frénétiquement en quête d'air et entend profiter joyeusement de la vie.» Aussi, quand Alceste lui dit: «Je vous emmène dans mon désert», cela sonne comme un rappel de sa première expérience de couple, «elle prend tout simplement panique!», ajoute la metteure en scène.

Alceste, de son côté, est un idéaliste qui s'est fabriqué une idée démesurée de l'être humain: «Cela fait de lui un personnage plus romantique que louis-quatorzième. Molière se retrouve assez dans ce personnage qui a un coeur grand comme le monde mais qui est trop écorché pour se rapprocher de ses semblables.» En termes plus cliniques, on pourrait parler d'un cyclothymique. Il a des accès de colère, mais sa colère revêt plusieurs nuances; elle peut être amicale, passionnelle, méprisante..., explique Françoise Faucher. «Alceste est un être supérieurement intelligent, un humaniste qui a le courage de ses opinions et qui cherche la vérité.» Au fond, il est porteur de la colère de Molière contre la vanité des deux marquis Acaste et Clitandre, qui sont, la metteure en scène tient à le souligner, «des gens dangereux et non des efféminés caricaturaux comme on les a souvent représentés: ce sont eux qui ruinent la réputation de Célimène.»

Une passion impossible

«Alceste a Célimène dans la peau!, affirme-t-elle; la vie d'Alceste n'a de sens que par elle. Son amour pour la jeune femme n'est pas une faiblesse, c'est une contradiction! Il est ridicule aux yeux des gens parce qu'il est épris d'absolu. La faiblesse, ce serait de renier cet absolu.» Célimène sait trop bien qu'Alceste est un être hors du commun, mais elle voit ses exigences; «elle ne se sent pas tout à fait de taille à répondre à des idéaux aussi élevés. Et puis, ils n'ont rien en commun: pour lui, elle incarne la vie, la jeunesse, l'insouciance, la légèreté, un oxygène qu'il ne trouve pas ailleurs. Pour elle, Alceste représente l'intégrité, la droiture, la culture.» Leurs sentiments feront beaucoup parler et susciteront la jalousie d'Arsinoé, notamment. «Il y a bien là de quoi faire une pièce!»

Sa mise en scène, Françoise Faucher l'a voulue «comme dans la vie, empreinte de beaucoup de simplicité». Pas de relecture plaquée sur le texte, pas de maniérisme, mais de la vérité, une absolue clarté ainsi que l'esprit de Molière, partout. Et les alexandrins? Pourra-t-on oublier que la pièce est en vers de 12 pieds? «Je souhaite que l'intensité du spectacle nous fasse oublier la question. Ce chef-d'oeuvre de Molière a les attraits d'une partition musicale: il a l'ampleur d'un grand concerto, avec des heurts de rythme, ce qui est très moderne. Au lieu de s'empêtrer dans

les alexandrins, les comédiens s'appuient dessus avec bonheur, sans contrainte.»

Parce qu'elle est elle-même un peu rebelle, Françoise Faucher réserve aux spectateurs, à la toute fin du Misanthrope, une «signature» personnelle qu'elle ne veut pas dévoiler.

Autour de Pierre Chagnon en Alceste et de Catherine Florent en Célimène, on retrouvera René Gagnon (Philinte), Sophie Faucher (Arsinoé), Carl Béchard (Oronte), Marianne Moisan (Éliante), Sébastien Delorme (Acaste), Cédric Noël (Clitandre), François Caffiaux (Du Bois) et François Sasseville (Basque). Marcel Dauphinais assure la scénographie; Mérédith Caron, les costumes; Michel Beaulieu, les éclairages, et Catherine Gadouas, la musique. Au Théâtre Denise-Pelletier, du 8 au 30 novembre 2002.