Coups de théâtre - Tragédie lunaire

Une scène de L’Ogrelet, de Suzanne Lebeau. Photo: Michel Ferchaud
Photo: Une scène de L’Ogrelet, de Suzanne Lebeau. Photo: Michel Ferchaud

Un chemin, tout droit, entre la maison et l'école: le même à l'aller et au retour. En marge du chemin, la forêt, sauvage. Et deux personnages: l'ogrelet et sa mère. C'est tout ce qu'on verra sur scène: le chemin, une sorte de passerelle en bois découpant la salle en deux, et les deux personnages. Rien d'autre sauf des taches de lumière filtrant à travers les branches des arbres et un lampadaire à chaque extrémité du chemin qui fera surgir des ombres inquiétantes sur les murs de la salle.

Et tout au long des 75 minutes que fait cet Ogrelet de Suzanne Lebeau mis en scène par Christian Duchange, on entendra aussi tous ces bruits et gargouillis divers qui hantent les sous-bois. C'est tout. Sur cette scène nue, dans le silence à la fois complice et un peu effrayé des enfants, c'est le texte de Suzanne Lebeau qui résonnera de toute sa force.

C'est en fait à une véritable tragédie lunaire que nous convie la compagnie L'Artifice de Dijon que l'on peut voir encore aujourd'hui et demain à l'Usine C. Une tragédie des pulsions primaires. Mais résumons d'abord pour ceux qui ne connaîtraient pas encore le texte de Suzanne Lebeau. L'ogrelet, Simon, a six ans et, pour la première fois de sa vie, il se mêle aux enfants de son âge sur les bancs de l'école où, pour la première fois aussi, il prend soudain conscience de sa différence. Loin de chez lui, au contact de cette vie tout autre, Simon sent monter en lui des pulsions étranges. Et bientôt sa mère se voit forcée de ne plus lui cacher la vérité: Simon est le fils d'un ogre disparu à la veille de la naissance de son fils. Il est parti en fait pour se soumettre à une série d'épreuves visant à le débarrasser de son «ogreté»... et il n'est jamais revenu. Simon est atterré. Il décide alors de passer lui aussi les trois épreuves qui vont lui permettre de maîtriser ses pulsions et de vivre enfin comme tous les enfants de son âge.

On l'a déjà dit, le texte de Suzanne Lebeau est admirable, tout en finesse et en allusions mettant en relief la terrible réalité de l'ogrelet. Mais il faut souligner à quel point l'efficace mise en scène de Christian Duchange en fait ressortir l'implacable beauté. La scène est nue, oui, mais dégoulinante de sens. Dans ce noir, dans ce vide plein, chaque mot résonne comme s'il pouvait être le dernier. Et autant dans sa façon de diriger le jeu sobre des comédiens que dans sa volonté de ne mettre en relief que le texte au détriment du décor et des accessoires, c'est le caractère inéluctablement tragique de la situation de l'ogrelet que Duchange fait surgir à chaque réplique. C'est un brillant exercice de mise en scène, une grande réussite comme on n'en voit pas souvent et que je vous souhaite de voir pendant qu'il est encore temps.