Théâtre - Un Molière à l'esprit forain

D'ordinaire, le Théâtre Advienne que pourra évolue dans l'environnement enchanteur des jardins de la maison Antoine-Lacombe, dans Lanaudière. Là-bas, le soleil couchant embrase littéralement le ciel alors que s'égrènent les mots des immortels. Rien de pareil pour redonner ses lettres de noblesse aux alexandrins d'une pièce de jeunesse comme Le Dépit amoureux, écrite en 1656 par un Molière encore vert.

Ses jardins français sur le point d'être ensevelis sous la neige, voilà que la petite troupe débarque avec armes et bagages à Montréal. Coucher de soleil compris, précise le metteur en scène Frédéric Bélanger, qui travaillait cette semaine à recréer artificiellement ce que dame Nature lui a si généreusement donné pendant tout l'été. «J'ai pensé ma mise en scène en fonction du fait qu'elle pourrait voyager; les acteurs disposeront donc du même espace ici [à la salle Fred-Barry].»

Inspiré de l'Interesse, une pièce de l'Italien Nicolo Secchi, Le Dépit amoureux suscite généralement moins d'enthousiasme que de scepticisme chez les amateurs de théâtre classique. Une réputation qui n'est pas du tout méritée, croit Frédéric Bélanger. «Même si on remarque quelques maladresses de jeunesse, on voit tout de suite le génie de l'auteur.» Au premier chef, son habileté à aborder des sujets qui sont encore d'une indiscutable actualité, précise celui qu'on a aussi vu sur les planches, notamment dans Edmond Dantès (TDP) et Un tramway nommé Désir (TNM).

En tout, Molière a écrit deux versions du Dépit, une longue, qu'il a d'abord présentée en région, puis une courte, qu'il a reprise à Paris. Frédéric Bélanger a opté pour la première version, non sans aller piger du côté de la seconde et même carrément dans le texte de son modèle italien. Son intention? «Faire un clin d'oeil à son origine de commedia dell'arte pour retrouver la musicalité de sa langue.»

Le metteur en scène a aussi pris la liberté de couper certains rôles. «On a éliminé tous les adultes de la pièce parce qu'on s'est aperçus que les scènes avec les pères de famille alourdissaient le texte.» Un choix tout à fait justifié, avait jugé cet été le collègue Louis Cornellier, qui généralement exerce sa plume dans la section littéraire. Qualifiant cette version de «tonifiante», il avait notamment salué la mise en scène «simple mais dynamique» et la «réjouissante maîtrise du vers classique» des comédiens.

À vue de nez, Guillaume Baillargeon, Maude Campeau, Maryse Drainville, Sharon Ibgui, Benoît McGinnis, Bruno Piccolo, Audrey Thériault et Claude Tremblay complètent en effet une distribution aux talents multiples alliant jeu et chant. «Ce qui est intéressant dans le texte, c'est que ce sont tous des premiers rôles, contrairement à ce qu'on retrouve dans Alceste ou Le Misanthrope, où il n'y a qu'un premier rôle, qui est là du début à la fin», remarque Frédéric Bélanger.

Tous se livrent à un chassé-croisé échevelé coloré par des éléments de la commedia dell'arte. Éraste doute de lui-même, Valère se croit tout permis, Gros-René se laisse trop influencer, Lucile désire être aimée, Ascagne porte un lourd secret, Mascarille se sent incompris, Marinette est perdue tandis que Frosine est là pour les écouter.

Destinée à un public familial, cette version du Dépit fait renaître l'esprit du théâtre forain et s'inscrit en droite ligne dans le mandat que s'est donné le Théâtre Advienne que pourra de s'inspirer des grands classiques du théâtre et de la littérature, cela dans le respect des traditions de l'époque. Un choix qui leur permet de trouver une niche confortable à Montréal. «À Denise-Pelletier, on s'inscrit naturellement dans la programmation, qui ne comptait pas de classique français... » C'est maintenant chose faite.

Le Dépit amoureux. Jusqu'au 2 décembre à la salle Fred-Barry 4353, rue Sainte-Catherine Est, Montréal. Réservations: 514 253-8974