Théâtre - Échos lointains et désincarnés

Contrairement à ce que plusieurs croient, l'étrangeté est un sentiment difficile à recréer. Et si c'est ce que le théâtre recherche, le minimalisme peut être un obstacle. En particulier, quand les éléments privilégiés n'offrent pas suffisamment de prise pour que, d'une base réaliste, surgisse l'étrange par on ne sait quels effets. Or, c'est ce qui survient, ou plutôt ce qui ne survient pas, dans Corps et âme, de John Mighton, production-studio présentée par L'Ange-Éléphant à la salle intime du Théâtre Prospéro.

Il est vrai que, à première vue, le théâtre de l'auteur anglo-canadien John Mighton peut passer pour du théâtre de chambre. Mais lorsqu'on y regarde de plus près — la chose n'a du reste échappé ni à Daniel Brooks à la scène, ni à Robert Lepage au grand écran, lorsqu'ils ont travaillé sur son succès Possibles Words — cette écriture a un je-ne-sais-quoi de cosmique qui demande de l'espace, qui gagne à être montré avec du recul. Sous l'apparente simplicité se cache en effet un univers à plusieurs dimensions, riche et abstrait comme une équation mathématique.

Robert Reid, qui vient pourtant de signer un délicieux Boson de Higgs avec son Groupe de poésie moderne, paraît ici nettement moins à l'aise. Sa traduction en faux français international comporte, par exemple, son lot de maladresses. La principale vient de ce que le registre choisi neutralise les personnages, peu définis socialement. Moins que l'étrangeté de leur comportement ou de leurs propos, l'absence de naturel des formulations qu'ils emploient saute aux yeux. Bref, cette étrangeté-là occulte l'autre. Elle déteint aussi sur le jeu des acteurs, qui manque nettement de souplesse. L'exception s'appelle Marie-Hélène Fortin, qui sait être conventionnelle avec délicatesse.

Dans un monde idéal, une scénographie éloquente, un environnement sonore soigné, des clairs-obscurs évocateurs auraient sans doute pu suppléer à cette rigidité involontaire. À la place, des murs lisses, des meubles rares, une fenêtre inutile recomposent partiellement une réalité approximative à laquelle jamais nous ne croyons. Par conséquent, l'étrangeté peut difficilement s'y infiltrer: tout y semble inconfortable et déplacé.

Reste l'univers incongru de John Mighton où des êtres de bonne foi préfèrent les cadavres et les images à leurs congénères en chair et en os. Quelques échos nous en parviennent néanmoins dans cette version dépouillée et très désincarnée. Les frissons et l'humour en moins. Question d'expérience peut-être, de confiance, qui sait? Car il en faut un peu pour que, sous la quotidienneté étale, le bizarre agite inopinément le drapé d'une étoffe.