Théâtre - Un Dubé plus comique que dramatique

De quelque côté qu'on le regarde, Florence de Marcel Dubé est une pièce banale, étriquée et prévisible. N'y apparaissent que des personnages stéréotypés, à commencer par l'héroïne elle-même, midinette en quête d'une grande vie vers laquelle l'auteur dramatique veut la voir voguer. Le drame de cette jeune fille qui désire quitter sa famille et se voit séduite par son patron ne se termine-t-il par un appel téléphonique où elle vérifie si un poste de secrétaire bilingue à New York est encore disponible? «Wishful thinking», diraient les Américains. En clair, ce n'est pas la Nora d'Ibsen qui foule en ce moment les planches du Théâtre Denise-Pelletier. Tant s'en faut.

Le metteur en scène Jacques Rossi transpose cet épisode quelconque de série télévisé — c'est là que Florence a été créé en 1957 — en une bande dessinée assez sexy. L'entrée des principaux personnages se révèle particulièrement glamour. Et le ton ouvertement comique de la mise en scène, dès l'exposition, désamorce les rigidités du texte, assoupli en outre par une prononciation actualisée des interprètes. De dramatique, il ne reste véritablement que les 35 minutes de la deuxième partie. Comme les scolaires se sont bien amusés durant la première heure, ils n'ont pas trop de mal à s'accommoder du dernier tiers. Au terme de la représentation, ils s'identifient si bien à l'idéalisme de l'héroïne que certains huent le méchant séducteur qui l'a abandonnée quand ce dernier vient saluer. Inversement, ils applaudissement à tout rompre Florence. Preuve qu'ils ne la jugent aucunement responsable de ce qui lui est arrivé. Belle éducation à la naïveté et à la liberté irréfléchie.

De cette mise en scène, on retiendra surtout l'ingénieuse proposition scénographique d'Anne-Séguin Poirier. Le bureau et la maison, lieux de l'action, deviennent ici des plateaux sur roulettes, ce qui confère une mobilité et une légèreté à ce drame familial compassé. Ce choix scénographique est bien appuyé par les costumes de Julie Breton, d'une évidence rafraîchissante. Ainsi, pour aller au bureau, Florence est vêtue jusqu'au cou comme une bonne soeur, tandis qu'elle se métamorphose quasiment en danseuse à gogo quand elle se rend à l'appartement de son patron.

Les interprètes paraissent prendre plaisir à crayonner ces êtres unidimensionnels. L'Eddy du très assuré Louis-Olivier Mauffette n'a rien à envier au Jean-Paul Belleau de Lise Payette. Marie-Anne Alepin assume bien les virages abrupts de sa Florence qui, du coup, en devient nettement plus pratique que dramatique. Très rigolote m'est apparue la Suzanne délurée d'Audrey Lacasse. En comparaison, les acteurs qui évoluent dans l'univers familial détonnent forcément un peu. Ils ont la tâche ingrate de rappeler le drame essentiel des Canadiens français de l'époque: être né pour un petit pain. Et en effet, ce n'est pas vraiment drôle.

Au total, les étudiants vivent la pièce davantage comme une reconstitution amusante du passé que comme une expérience théâtrale dépaysante. Je ne sais pas si le grand public cultivé sera aussi indulgent.

Collaborateur du Devoir