Théâtre - Quand Reza manque de souffle

Québec — En 1994, Yasmina Reza enflammait le monde du théâtre avec sa pièce Art. Écriture sensible, enjeux existentiels et propos parfois cinglants avaient séduit les publics et les jurys d'un bout à l'autre de la planète. Dix ans, deux pièces et trois romans plus tard, l'auteure reprend du service dramatique avec Une pièce espagnole. C'est le Théâtre de la Bordée qui se risque à présenter une première mouture de ce texte en sol québécois. Choix hasardeux.

À l'image des poupées gigognes, la structure de Reza met en scène des comédiens qui répètent une pièce dans laquelle certains personnages sont eux-mêmes des comédiens qui répètent une pièce. Cet exercice de théâtre dans le théâtre aux vagues échos pirandelliens est loin du souffle des Six personnages. Car là où l'Italien réfléchit son métier et captive par l'intelligence de son écriture, la Française déplie une trame familiale ennuyeuse parsemée de considérations banales — et sentant parfois le règlement de comptes avec ses congénères — sur le petit monde du théâtre.

Alors que la pièce s'ouvre avec un personnage épiloguant sur la lâcheté des acteurs, on est plutôt frappé par le courage de ces derniers de défendre jusqu'au bout et sans compromis un texte aussi dénué de passion. Avec dévouement, les comédiens puisent chaque parcelle de vie reposant au fond de ces personnages blessés dont les trajectoires sont inspirées tantôt par la vanité, tantôt par l'amertume, tantôt par l'ambition.

Malgré la faiblesse du texte, la pièce est dirigée de main de maître par la metteure en scène Marie-Josée Bastien, qui a fait appel à de remarquables concepteurs pour l'épauler. On pense notamment aux soeurs Makdissi-Warren, qui signent une musique sensible, et aux décors de Christian Fontaine qui, pour l'occasion, s'est permis d'explorer un univers plus moderne et plus léché que ceux qu'on lui connaît habituellement.

Il faut également souligner l'éclairage magnifique de Sonoyo Nishikawa. Trop souvent, par manque d'espace dans ces chroniques, on parle à peine ou on omet de parler des concepteurs. Depuis son arrivée du Japon, Nishikawa propose des univers où la recherche esthétique magnifie les enjeux dramatiques. Usant des contrastes entre sources froides et chaudes, utilisant nombre de teintes que la plupart des éclairagistes n'osent pas employer, la créatrice a apporté dans ses malles un tout autre langage de la lumière. Espérons qu'elle signe encore longtemps ses sublimes partitions lumineuses dans nos théâtres!

Avec toute cette force créatrice réunie, on en vient à trouver dommage que l'équipe — dont une grande partie avait travaillé en début de saison sur ce merveilleux moment de théâtre que fut On achève bien les chevaux — ait eu un objet aussi sec à se mettre sous la dent. En fait, cette production tend à prouver qu'avec la meilleure volonté du monde, beaucoup de travail, du talent à revendre et une machine impressionnante, il n'en demeure pas moins difficile d'extraire du jus d'un fruit qui en contient si peu.

Collaborateur du Devoir

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Une pièce espagnole

Texte: Yasmina Reza. Mise en scène: Marie-Josée Bastien. Au Théâtre de la Bordée jusqu'au 25 novembre.