Théâtre jeunes publics - Les bébés au rendez-vous!

Questembert — Le «théâtre pour bébés» occupe une place de choix à Festi'môme, ce festival culturel consacré à la petite enfance implanté en plein coeur du Morbihan rural. Huit des 11 productions à l'affiche ici s'adressent en effet à des enfants de moins de deux ans! Et comme on a très peu souvent l'occasion d'entendre parler chez nous de ce type de spectacle, voilà, vous allez être servis!

Proposition artistique

Rappelons d'abord que le théâtre pour bébés existe déjà depuis presque 20 ans en France; on en voit un peu en Belgique et en Italie, mais c'est d'abord ici, dans le réseau des crèches, qu'il s'est implanté avant de rejoindre le circuit des festivals jeunes publics.

C'est au festival Méli'môme de Reims que j'ai eu ma première illumination il y a déjà cinq ou six ans et que j'ai pu vous en parler pour la première fois. Bon. Il faut dire aussi qu'on s'intéresse beaucoup à la chose chez nous, mais qu'on n'arrive même pas à compter sur le bout d'un seul doigt les spectacles approchant la frontière fatidique des deux ans. Comme si la petite enfance ça se limitait aux jouets Fisher-Price et qu'il était impossible d'offrir aux tout-petits autre chose que du tout mâché à l'américaine. Heureusement, avec la création du festival Petits bonheurs, qui en sera à sa troisième édition en mai, les choses risquent de changer bientôt.

Première constatation: le théâtre pour bébés implique une proposition artistique qui dépasse — parfois même très largement — le simple divertissement. Gong, par exemple, un spectacle de la compagnie Porte-voix que j'ai revu ici cette semaine, s'adresse aux tout-petits à compter de 18 mois. Ce «poème visuel et musical» ne raconte pas une histoire aux enfants: il leur propose plutôt une bizarre enfilade de sons, de bruits et d'images.

Deux comédiennes occupent un espace central autour duquel les enfant sont assis sur des coussins avec leurs parents. Pendant un peu plus de 30 minutes, elles vont jouer avec des sonorités. Celles d'un gong, bien sûr, mais aussi d'un instrument de cristal, de pierres qu'elles font rouler, de claquements de baguettes, de mains ou de joues; de leur voix aussi. Elles vont également dessiner des figures étranges tout autour du cercle, laisser des traces de mains et de pieds. Toujours en mouvement, suivant les rythmes d'une sorte de partition invisible, elles vont peu à peu charger cet espace central de sens.

Lequel? Celui que les enfants vont bien vouloir y mettre (probablement parce que leurs parents leur auront demandé), mais est-ce bien nécessaire? Ce qui compte, c'est qu'ils vivent là des moments intenses branchés en direct sur leur sens artistique, c'est-à-dire sur tous ces petits liens qu'ils font ou qu'ils devinent sans pouvoir les nommer précisément entre les éléments du spectacle et qui, tout en leur rappelant des choses évidentes (marcher dans la boue, taper sur des objets), n'en sont, ils le voient bien, que la représentation.

Magie(s)

On assiste souvent à des moments magiques sur les scènes de la petite enfance, quel que soit l'angle adopté par les concepteurs de spectacles. Dans Archipel, présenté ici dans le petit bourg de Le Cours, Laurent Dupont (qu'on a vu à plusieurs reprises à Montréal et qui a séduit les enfants avec Plis/Sons à Petits bonheurs en mai dernier) propose une exploration des sons, des matériaux et des objets. Construit avec une grande rigueur, le spectacle, qui s'adresse aux nourrissons de 10 mois, fait saisir ce rapport presque mystique entre les sons produits selon le type et la taille des objets que manipule Dupont à travers les enchaînements d'une histoire toute simple.

Les sons sont d'ailleurs presque toujours tout au coeur du théâtre pour bébés et le travail de la compagnie Fa7 en est sans doute le meilleur exemple. Dirigée par Sylvain Freidman, la compagnie fait le plus souvent appel à la musique dite sérieuse et propose carrément du Berio, du Hindemith ou du Stockhausen aux nourrissons de 10 mois (La Maison de Lisa, Au premier (ét)âge). C'est avec eux que j'ai vécu mon premier choc bébé et je leur en serai toujours reconnaissant...

Mais il arrive aussi que ce soit la lumière qui s'impose comme élément central de la production, comme dans Les Mains dans la farine de la compagnie Ramodal (qui sera à Petits bonheurs de l'autre côté de l'hiver avec Toot ouïe) qui raconte aux 18 mois l'histoire de la fabrication du pain sur un fond sonore d'une richesse exceptionnelle. Ou même les mots. À Limerzel, hier, j'ai ainsi assisté à Sur le dos d'une souris de la compagnie Café crème, un petit délice d'une trentaine de minutes dans lequel Cécile Bergame propose aux enfants d'un an une série de contes et comptines à partir de quelques petits accessoires faits main. Ici, ce sont la voix et les mains de la conteuse qui réussissent à capter toute l'attention des enfants. Un peu plus tard, j'ai vu aussi (les curieux sont ravis de savoir que ça se passait à Berric) un autre délicieux spectacle pour les 18 mois: Un tour de chemin de la Danoise Gertrud Exner, qui utilise du papier et de la couleur en plus de mots tout simples pour séduire les enfants. C'est la toute première fois, je l'avoue, que l'utilisation des mots dans un spectacle pour bébés me semble pertinente.

Parfois aussi c'est la danse ou plutôt le mouvement qui sert de point d'ancrage, comme dans Mille morceaux de moi de la compagnie A.K. entrepôt ou encore Eau douce de Sophie Grelie, qui a travaillé avec Laurent Dupont pour ce spectacle. Et il arrive également que l'on propose simplement une «sieste poétique» aux enfants comme dans Les pieds dans les plats, la tête la première qui fait appel à un choix de poèmes de Cécil Viollet.

Mais quel que soit le support que les créateurs du secteur petite enfance choisissent d'utiliser, ils font toujours face au même défi: celui de capter l'attention des bébés en leur proposant ce petit quelque chose de différent qui va les allumer. Quand ça réussit, c'est littéralement magique: à regarder les bébés durant un spectacle, on a parfois l'impression d'entendre grésiller leurs neurones et de les voir faire des liens entre les choses qu'on leur offre!

C'est une chose que je souhaite de vivre à tous les parents.

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Michel Bélair est à Questembert à l'invitation du festival Festi'môme.