Coups de théâtre - La fin du marathon

Furieux, Rémi Boucher. Il raccrochait sèchement le téléphone au moment où j'entrais dans son bureau, à un peu plus de dix jours de l'ouverture des neuvièmes Coups de théâtre. Après avoir respiré par le nez et repris sa contenance de directeur de festival, il m'explique qu'il est en communication depuis trois jours avec le bureau du ministre Peter MacKay sans pouvoir obtenir de réponse précise quant au sort réservé aux programmes destinés à financer la promotion de la culture canadienne à l'étranger.

Rémi Boucher, ou plutôt l'événement Coups de théâtre est directement touché par l'imbroglio. Ne pas savoir, à deux semaines de l'ouverture d'un festival international, si l'on pourra compter ou non sur des montants d'argent déjà engagés pour la plupart, mettons que ça tient son homme sur «le gros nerf»... Heureusement pour lui, le gouvernement a depuis changé son fusil d'épaule. Un choix qui n'en cache pas moins «le peu de considération de ce gouvernement pour les artistes», estime Rémi Boucher.

Ce n'est pas que la somme soit énorme — on parle ici de plus ou moins 20 000 $ tous les deux ans sur un budget qui tourne autour du million de dollars —, c'est tout simplement que ce «contretemps» risquait de compromettre tout le travail investi depuis 2001 sur les marchés européens et asiatiques, explique Boucher. Le revirement de situation le soulage un peu, mais l'inquiétude reste latente. «Ça nous indique, entre autres choses, que tout ce qu'on a développé peut être remis en cause par un gouvernement sur un simple coup de tête.»

Et basta des efforts faits pour inscrire la diffusion artistique dans le monde. Boucher souligne par exemple qu'au cours des dernières années, les nouveaux «marchés» asiatiques se sont considérablement développés et que beaucoup de nos compagnies jeunes publics se produisent là-bas. On pourrait parler aussi de nouveaux marchés ouverts récemment en Scandinavie, en Allemagne et dans le nord de l'Europe, par exemple, où le cours de l'euro est fort avantageux pour les compagnies d'ici.

Bon. Donc, le Rémi Boucher était furax et comprenait mal la «patience» des «cultureux». Avouez qu'on le serait à moins... Surtout que le festival de cette année est le troisième qu'il met sur pied en trois ans alors qu'il a l'habitude de présenter ses Coups de théâtre tous les deux ans, le temps de refaire le plein. Si l'on compte l'édition exceptionnelle de l'an dernier présentée dans le cadre du congrès de l'Association internationale des théâtres pour l'enfance et la jeunesse (ASSITEJ), on peut presque dire qu'il arrive à la fin d'un long marathon...

«Malgré les irritations qui se manifestent toujours en fin de préparation, je suis content parce que cette dose massive de productions pour les jeunes publics a fait en sorte qu'on saisit beaucoup mieux aujourd'hui la richesse, le dynamisme et le côté universel de la création qui se fait dans le secteur. C'est une tendance que l'on sent partout et je suis d'autant plus satisfait que je pense qu'on a contribué à positionner Montréal comme une plaque tournante majeure des arts s'adressant aux jeunes publics. Ça, je pense que c'est fait.» Pour ceux qui douteraient encore, précisons qu'en plus des saisons régulières des compagnies et des diffuseurs d'ici qui se traduisent déjà en quelques dizaines de spectacles, l'équipe de Rémi Boucher aura amené à Montréal au cours des trois dernières années près d'une centaine de nouvelles productions jeunes publics venant de tous les coins du monde.

Ouverture(s)

Il faut dire aussi qu'en plus de cette abondance, divers facteurs ont fait en sorte que le théâtre pour les jeunes publics n'est plus tout à fait ce qu'il était. Un peu partout, malgré des crises structurelles de financement, le secteur est en progression exponentielle. En plus de se segmenter — et conséquemment, de se multiplier — selon les auditoires, il s'est surtout considérablement ouvert aux autres disciplines artistiques. Un festival international comme Coups de théâtre sera toujours d'abord axé sur le théâtre, cela va de soi, mais il faut y reconnaître la présence de plus en plus forte d'autres disciplines artistiques, comme la danse et la musique. Il n'y a certainement pas de hasard dans le fait que le spectacle d'ouverture, à l'Usine C, de ces neuvièmes Coups de théâtre soit un spectacle de danse: Journal intime/Diary, de la chorégraphe Hélène Blackburn et de sa compagnie Cas Public, s'adresse aux jeunes de 10 ans et plus.

«Pour nous, reprend Rémi Boucher, la danse est un acquis. Elle est présente depuis longtemps au festival et notre public nous en redemande. Pour la première fois cette année, nous accueillons cinq productions dont une française [Acorps de la Compagnie en attendant (le 21 novembre à la MC du Plateau)] et quatre qui viennent de compagnies québécoises: Les Flaques, un travail des Bouches décousues et de PPS Danse [22 novembre, MC Frontenac], Un peu comme toi, une initiative de Montréal Danse [à l'Espace libre, le 15 novembre], Chut!, de Bouge de là [16 novembre, Usine C], et bien sûr Journal intime.»

Mais il n'y a pas que la danse, il y a la musique aussi. Au cours des années, Coups de théâtre a beaucoup investi dans ce secteur en s'associant à des créateurs d'ici et de l'étranger. En nous limitant seulement à la musique dite «sérieuse», le festival aura jusqu'ici demandé à Anne Hébert d'écrire un livret d'opéra et à la Société de musique contemporaine du Québec (SMCQ) de produire une version opératique de Pacamambo de Wajdi Mouawad. Cette année, Paul Buissonneau met en scène une version chantée de La Chèvre de monsieur Séguin: l'opération autour du célèbre conte de Daudet a été orchestrée par Patrick Mathieu, de la compagnie Vox Populi, qui signe le livret et la musique du spectacle.

Un des meilleurs exemples de cette ouverture et des croisements de plus en plus nombreux qui caractérisent le secteur jeunes publics est la venue fort attendue au festival d'une production française d'un texte québécois: L'Ogrelet de Suzanne Lebeau. Ce «classique» de notre répertoire a été repris par le metteur en scène Christian Duchange, de la compagnie L'Artifice de Dijon, qui en a fait une sorte de tragédie originelle aux accents lunaires qui a bouleversé tout le monde lors de sa création au festival Mélimôme à Reims en mars dernier.

Et puis, il y a tout le reste de la programmation aussi dont on vous a déjà parlé, avec ses créations fort attendues (Assoiffés, Chantefable), ses prolongations (Pour ceux qui croient que la Terre est ronde, Contes de la lune, Harmonie... ), sa visite d'un peu partout (des Finlandais, les Allemands du Puppentheatre den Halle, qu'on a vu souvent au festival, des Français... ) et même Yvan Bienvenue qui va ramener son concept de conte urbain à la hauteur des enfants de cinq ans et plus...

Décidément, les Coups de théâtre continuent d'être une marmite dans laquelle mijotent les rêves les plus essentiels.

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Coups de théâtre

Du 13 au 26 novembre

Dans une dizaine de salles du centre-ville.

514 499-2929