Théâtre - L'amour de l'illicite

L'ironie a voulu que, pour écrire cette critique d'Une trop bruyante solitude que présente actuellement le Théâtre Prospéro, j'eusse à fouiller dans mes vieux papiers. Je voulais relire ce long article que j'avais consacré à Bohumil Hrabal il y a une quinzaine d'années. Amour de jeunesse que cet écrivain tchèque qui avait déclaré que, certainement, il n'était venu au monde que pour écrire ce roman. À l'époque, je n'aurais jamais pensé que quelqu'un puisse faire revivre à la scène Hanta, ce pilonneur de livres qu'un cruel destin oblige à détruire ce qu'il aime.

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Une trop bruyante solitude

D'après Bohumil Hrabal.Traduction: Max Keller. Adaptation et mise en scène: Téo Spychalski. Au Théâtre Prospéro jusqu'au 2 décembre.
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Le miracle, c'est que le comédien Claude Lemieux y parvient, accompagné dans sa reconstitution de cet être merveilleux par le metteur en scène Téo Spychalski. À cette fin, les vieux papiers envahissent la scène de ce théâtre de manière à faire exister l'antre du vieil Hanta. Il s'agit d'un curieux souterrain, dont tous les recoins débordent de liasses de documents, de reproductions et de feuilles perdues. Au centre de la pièce trône la machine appelée à les éliminer mais dont le roi des lieux, en dépit des injonctions répétées de son patron, se sert le moins souvent possible. On comprend rapidement qu'il se délecte, au contraire, de tous les livres qui l'entourent et en savoure chaque phrase avant de se décider d'en envoyer un au pilon. Ce à quoi il se résout moins souvent qu'il n'entreprend de cacher un classique au creux de paquets compressés qu'il se refuse tout autant à envoyer à la décharge.

Lointaine, ma lecture d'Une trop bruyante solitude me permet mal d'évaluer l'adaptation qu'en a tirée Téo Spychalski. Je constate simplement qu'il en a extrait l'esprit, qu'il n'a pas trop insisté sur l'ancrage communiste du roman et que le trop-plein de souvenirs et de lectures dont Hanta est gorgé nous gagne progressivement, un peu comme le désordre s'empare d'une table de travail. Il laisse la langue scintillante de Hrabal se rendre jusqu'à nous, pas à pas, le lyrisme du récit déployant ses ailes, surtout au dernier tiers du spectacle. Par ailleurs, il est intéressant de voir le metteur en scène laisser entendre que ce mépris des livres est de tous les temps et de tous les régimes plutôt que d'un régime précis voué à l'anéantissement de la culture et du savoir. Mais le revers de la médaille opère: la passion n'en devient que plus dévorante d'être condamnée à l'illicite.

Le directeur artistique du Groupe de la Veillée disposait en la personne de Claude Lemieux d'un acteur idéal pour incarner cet original attachant de Hanta. Son visage buriné par le temps, sa corpulence expressive ainsi que sa voix grave, juste un peu rugueuse, confèrent son poids de chair et d'expérience à ce travailleur d'un autre âge. Son talent, c'est-à-dire le naturel avec lequel il s'empare de la prose sinueuse et imagée de Hrabal en nous forçant à oublier son caractère littéraire, fait le reste. Tous les états par lesquels passe ce presseur de vieux papiers, il les cerne. Mais Lemieux rend particulièrement bien le délire imaginatif que suscite chez son personnage le contact prolongé avec les livres et les souris. L'acteur nous sert par exemple une rocambolesque comparaison entre Jésus et Lao-Tseu. En outre, l'amour que Hanta ressent pour les livres se révèle physique dans son interprétation, aussi réel que celui que le buveur invétéré a jadis éprouvé pour une mystérieuse Tzigane. Ce récit est l'autre temps fort d'une prestation éblouissante. Pour Lemieux, c'est le rôle d'une vie, le couronnement d'une carrière discrète, menée loin des caméras. Et tant pis si mon admiration pour Hrabal me fait délirer! Quant à moi, c'est le plus beau spectacle du Groupe de la Veillée produit à ce jour, celui, en tout cas, où brûle le plus vivement l'amour de la littérature qui anime cette compagnie depuis des lustres.



Collaborateur du Devoir