Théâtre - Une parabole burlesque dont la gravité impose

Jeudi soir dernier, une fébrilité particulière régnait dans le foyer du Théâtre La Chapelle. On sait que plusieurs membres de l'équipe du Théâtre Deuxième Réalité sont d'origine russe; à l'heure où le rideau allait se lever sur la première pièce d'Alexandre Marine, un commando tchétchène armé venait d'envahir le Théâtre de la Doubrovka à Moscou pour prendre en otage les 800 personnes qui s'y trouvaient, acteurs et spectateurs, menaçant de tout faire sauter. On avait offert à Alexandre Marine de mettre en scène la comédie musicale qu'on y donnait; il avait refusé. Parmi les otages, il y avait justement des connaissances et des amis de Marine et de Vitali Makarov qui joue dans Le Silence 2.

Curieuse coïncidence, cette pièce parle de l'artiste qui risque de perdre sa voix s'il accepte de devenir l'otage des impératifs de rentabilité et des pressions commerciales croissantes. Le sujet est brûlant d'actualité, et si l'auteur l'aborde par le truchement d'une parabole burlesque, il ne le traite pas moins avec toute la gravité qui s'impose. Dès les premières répliques, le spectateur est captivé par une situation intrigante dont la pièce va, petit à petit, dévoiler les tenants et les aboutissants.

Céder à la tentation

L'art a-t-il un prix? Que vaut la célébrité? À quel sacrifice l'artiste est-il prêt à consentir pour que son oeuvre soit connue et reconnue? Le héros de cette pièce originale, qui est un jeune réalisateur de cinéma québécois (Paul Ahmarani), est soumis à plusieurs tentations; les démons ne manquent pas, susceptibles de prendre diverses formes. Il l'apprendra à ses dépens.

Pour avoir cédé au marché douteux qu'une jeune femme lui proposait au bar d'un hôtel d'Amsterdam lors d'un festival de cinéma, il reçoit six ans plus tard la visite de Lemonde Veliesku (Igor Ovadis), un personnage aussi facétieux qu'inquiétant. Le réalisateur rentre d'un festival de cinéma italien où il a reçu en prix une statuette qui lui enfle un peu la tête. Mais l'heure des comptes est venue et, grâce à son pouvoir diabolique fait de mémoire et de vérité, Lemonde Veliesku aura tôt fait de rafraîchir la mémoire du cinéaste pour le confronter à son inconscience.

Vouloir l'immortalité

Désirer que son oeuvre se perpétue, c'est vouloir indirectement l'immortalité. Aussi la pièce se rattache-t-elle à Faust, comme aux grandes fictions métaphoriques traitant de l'intégrité et de la responsabilité du créateur face à sa création. Igor Ovadis prête à l'intrigant visiteur une sagacité roublarde qui fait ressortir l'humour absurde de la situation. Lemonde sait tout du passé du cinéaste — et pour cause! Confronté à ce témoin protéiforme, le jeune cinéaste ne pourra pas se dérober. Karyne Lemieux est impeccable d'autorité et de réserve dans le rôle de Catherine, tour à tour comtesse ou critique de cinéma, dans les deux cas complice de Lemonde, pour mieux prendre le cinéaste au piège.

À travers une parabole con-temporaine qui entrelace le réel et le fantastique (on pense parfois à Fritz Lang) et qui établit un rapport étonnant entre le Marquis de Sade (Vitali Makarov) et le cinéma contemporain, cette pièce d'Alexandre Marine constitue une charge implacable contre la tyrannie du sexe et de la violence qui empoisonnent le cinéma, notamment et, de manière plus générale, contre la marchandisation qui finit par étouffer l'art. Le metteur en scène arrive à suggérer le fantastique presque sans moyens, sans effets spéciaux. Seule la scène de l'accident de voiture, à la fin, manque de clarté. L'essentiel du décor de Valentina Komolova est constitué d'un rideau de théâtre, lequel laisse voir en s'ouvrant une fenêtre en forme d'écran de cinéma. On comprend bientôt que le cinéaste, en y entrant, retourne dans son passé.

Réflexion visionnaire

Puisant davantage dans une inventivité ludique que dans une garde-robe richement garnie, Valentina Komolova habille élégamment les quatre personnages. La musique originale de Dmitri Marine achève de préciser les atmosphères et les climats, raillant parfois un certain cinéma en soulignant les rebondissements de l'action. La richesse de cette pièce majeure se trouve dans le sujet qu'elle aborde, dans le texte aux dialogues aiguisés dont Anne-Catherine Lebeau a donné une version française naturelle et dans le jeu efficace de ce quatuor singulier. Tantôt franchement drôle avec ses clins d'oeil érotiques loufoques, visionnaire dans sa réflexion, Le Silence 2 ne sera malheureusement présenté qu'une dizaine de fois (tout comme Henri et Margaux à l'Espace libre). Mieux vaut donc réserver sur-le-champ.