Théâtre - Entre pudeur et exhibitionnisme

Même café, une heure plus tard: l'endroit est sym-pathique, même plutôt calme maintenant. Les habitués sont rangés sagement devant leur écran de portable, le café sent bon; tant qu'à tenir salon quelque part...

Devant moi, Fanny Britt et Geoffrey Gaquère. Ils ont fait l'École ensemble, ou presque; elle, en écriture, lui, en interprétation. Elle vient d'Abitibi, lui, de Belgique; ils sont respectivement auteure et metteur en scène de Couche avec moi (c'est l'hiver), que le Théâtre Petit à petit (PàP) présente dès mardi dans la grande salle de l'Espace Go. Elle a 28 ans, une autre pièce à son répertoire (Honey Pie) et une traduction remarquable et remarquée (La Reine de beauté de Leenane); lui, à peine 30 ans, signera sa première «vraie» mise en scène.

En les voyant tous deux à la même table, à travers leur regard comme entre chacun de leurs mots, on sent tout de suite l'énergie qui les mène, la grande complicité et la totale confiance qui les animent. Pourtant, ils nous tracent ici un portrait pas tellement réjouissant...

Un piège

«Il s'agit en fait de l'hiver de cinq personnages», raconte Fanny Britt, qui semble ne pas aimer la neige et le froid et qui ne sait trop par quel angle aborder son histoire. «Ça se passe à Montréal. En hiver, avec toute l'aridité que ça suppose... Ça tourne autour du personnage d'un humoriste célèbre [Hébert] à qui tout réussit et qui, tout à coup, veut être reconnu comme un artiste à part entière. Son projet s'articule sur un fond de désir, de sensualité et de fantasme: cela prend la forme d'une docu-installation sur le couple québécois d'aujourd'hui tournée en direct du Musée d'art contemporain. Et au bout du compte, ça relate la quête de sens de cinq jeunes adultes d'aujourd'hui qui oscillent entre le fantasme et la vérité, entre la pudeur et l'exhibitionnisme... »

Tout petit moment de silence. Geoffrey Gaquère en profite pour enchaîner. «Tout ça en s'appuyant sur l'histoire d'un couple ordinaire qu'on verra s'effriter peu à peu, comme tout le monde d'ailleurs, devant la caméra. Et en parlant de la place de la culture et de la télé-réalité aujourd'hui, ici, au Québec! En fait, je pense que, si le titre Pornographie des âmes [du chorégraphe Dave Saint-Pierre] n'existait déjà, c'est probablement celui que Fanny aurait utilisé... »

Bon. On saisit bien le portrait. Mais qui sont ces gens?

«D'abord des gens ordinaires, répond Fanny Britt. Pierre et Suzanne sont choisis dès le départ parce qu'ils forment un couple ordinaire. C'est Millie, la soeur de Pierre, qui les mettra en contact avec Hébert [l'humoriste voulant devenir artiste], et celui-ci amène dans ses bagages une psychologue de passage, Gillian. Pour atteindre au statut d'artiste, Hébert leur propose l'occasion d'explorer leur couple, de vivre leurs fantasmes, de se dévoiler devant la caméra... et ils vont accepter de le faire pour des prétextes futiles. Pour passer à la télé. Pour que les gens les voient. Pour qu'on leur accorde, peut-être, une vie, une intensité, une vérité qu'ils n'ont pas. Ils ne prendront conscience du fait qu'ils viennent de sauter dans un piège que beaucoup plus tard, que beaucoup trop tard.»

Devant, tout à coup, une machine à café achève de s'étrangler en gémissant...

Pornographie

Geoffrey Gaquère racontera ensuite qu'il a pourtant beaucoup ri en lisant le texte de Fanny Britt... mais que Couche avec moi n'est surtout pas une comédie, plutôt «une tragédie urbaine contemporaine» dont tout le monde sortira blessé.

«On rit en fait devant le vide intérieur de ces personnages qui n'arrivent à s'identifier à rien, qui ne sont portés par rien. En travaillant à la production, j'ai souvent songé à ce qui pouvait enfiévrer les gens du même âge il y a 30 ans. À tout cet élan vers la solidarité, vers l'affirmation culturelle et politique, alors que les personnages ici sont d'abord définis par leur nombrilisme et leur vide existentiel. Comme si on était passé, en 30 ans, de l'envie de bâtir à l'individualisme le plus vide... »

«Mais ce n'est quand même pas une pièce drôle, intervient Fanny Britt. Au contraire: c'est une pièce terrible! Presque pessimiste. Chaque personnage se piège lui-même. Suzanne, par exemple, passe sa vie à essayer de ressembler à ce qu'elle croit que les gens pensent d'elle. Elle ne connaît rien à ses fantasmes quand elle plonge dans l'aventure et elle va frapper un véritable mur! Pierre aussi, qui va constamment de déception en déception et pour lequel la vie est constamment ailleurs. Et tous les autres... Tous, ils semblent tenir pour acquis que la vie n'est pas à la hauteur, ce qui est évidemment ridicule... Je n'ai voulu épargner personne; j'ai voulu détruire tous les faux symboles.»

«C'est juste, poursuit le metteur en scène. Il y a un véritable tsunami qui se cache sous chacun des personnages et cela transparaît de façon évidente dans la tristesse des rapports amoureux qu'ils entretiennent. Ils ne peuvent que rencontrer les failles des valeurs de la société dans laquelle ils vivent en prétendant les mettre en relief et même les valider par la télé-réalité. Pas étonnant qu'ils sortent tous bafoués de l'aventure... »

Gaquère et Britt continueront de discuter par personne interposée en précisant chaque fois un peu plus leur approche. Il dira que le texte est le portrait d'une génération; elle soutiendra que c'est plus large que cela. Ils parleront aussi de pornographie et de fantasmes à profusion. Pourquoi? «Peut-être, dit Fanny Britt, parce que c'est une valeur limite que j'arrive difficilement à cerner. Comme s'il y avait quelque chose de "cool" dans la porno... Mais en fait, je me suis attachée ici à cerner la pornographie des sentiments, à cet exhibitionnisme vide de sens qui consiste à se mettre supposément à nu devant tout le monde, à exposer ses zones sensibles, ses failles et ses fragilités. Les gens sont prêts à faire tout ce qu'on leur demande devant une caméra; on peut tout dire, on peut tout faire devant l'objectif... alors que ce n'est pas vrai! Vous verrez, ces gens ne sont en rien des êtres libérés! Non, je pense qu'ils font la preuve qu'il nous faut trouver les moyens de retourner au plus vite à l'humain, au vrai, au respect entre les êtres... »

Précisons en terminant que Couche avec moi (c'est l'hiver) a d'abord été mis en lecture au Festival du Jamais lu il y a deux ans et que c'est le directeur artistique du PàP, Claude Poissant — «Claude est mon mentor et le PàP, une école après l'École», dira la dramaturge —, qui a eu l'idée de réunir le tandem Britt-Gaquère. La pièce est une coproduction entre le PàP et le Théâtre de la Bordée de Québec, où elle prendra l'affiche en mars après une tournée qui la mènera aussi au Bic.

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