Théâtre - Une femme libre et entravée

Mardi soir prochain, le rideau se lèvera sur Lily, un spectacle de théâtre musical écrit et mis en scène par Isabelle Cauchy à partir du roman The House Of Mirth de la romancière américaine Edith Wharton. Rencontre de deux femmes opiniâtres.

Après avoir étudié la dramaturgie et le théâtre à Ottawa puis à Louvain, en Belgique, avec Bernard Dort, Jean Duvignaud et Denis Bablet, notamment, Isabelle Cauchy a signé plusieurs textes destinés au théâtre jeune public qui ont été joués au Québec, en Ontario et en Europe. Parmi ceux-là: Pas de problèmes!, Barbe-Bleue, Destination Dragon et le plus connu, Le Nez, d'après Gogol, pour lequel elle a remporté avec Robert de Bellefeuille le prix Chalmers de la meilleure production canadienne de théâtre pour enfants en 1983.

Certains livres lus à 20 ans exercent une influence sur toute la vie. The House Of Mirth (un titre ironique qu'on pourrait traduire par «La Maison des gens heureux»), de la romancière et nouvelliste américaine Edith Wharton (1862-1937), est de ceux-là dans la vie d'Isabelle Cauchy. «Edith Wharton, une amie d'Henry James exilée volontairement en France, a vécu sa jeunesse dans le New York cossu mais puritain du début du siècle dernier. Elle s'est émancipée par l'écriture, mais pour y arriver, elle a dû mener un dur combat: ses parents lui interdisaient d'écrire (elle volait du papier de boucherie à la cuisine pour pouvoir le faire!). C'est une féministe avant l'heure qui exprime l'âme féminine sans fausse pudeur.»

Isabelle Cauchy était déjà une fidèle adepte de littérature et rêvait de théâtre quand elle a découvert ce livre. Acheté par hasard pour quelques dollars, celui-ci l'a bouleversée, au point où elle s'est dit: «Il faut absolument que cette histoire soit portée un jour à la scène, et c'est moi qui vais le faire!»

C'est dans un atelier d'écriture auquel elle assistait, dirigé par le poète Michel Garneau, qu'elle a tenté une première approche. On peut imaginer les nombreux pièges posés par la transformation d'un roman en pièce de théâtre... «Il fallait d'abord apprendre l'écriture dramatique, s'approprier le sujet et demeurer intègre face au roman tout en faisant le deuil d'une fidélité totale», explique l'auteure-metteure en scène. «J'ai exploré divers styles, ce qui a donné une version brechtienne, puis une version tchekhovienne», se rappelle-t-elle avec un sourire. «Je peux dire que Lily a été mon école d'écriture.» À travers toutes les étapes de ce projet auquel elle travaille depuis 1984, elle a donc réduit la trentaine de personnages du roman à cinq.

Isabelle Cauchy considère The House Of Mirth comme un roman féministe avant l'heure. «Il raconte l'histoire de Lily, une femme dont la vie se déroule dans le milieu de la grande bourgeoisie américaine du début du XXe siècle.» Dans ce milieu, les femmes étouffaient littéralement. Gardées dans l'ignorance, elles n'avaient aucune utilité, aucune autonomie. «Pour elles, c'était le mariage, souvent arrangé par les parents, être épouse et mère ou avoir une vie misérable», poursuit Isabelle Cauchy, qui voit dans ce roman écrit en 1905 un document qui transcende les époques.

«Lily est très belle; elle a envie d'être libre et heureuse. Mais elle évolue dans un milieu où les règles sont faussées en partant. Pour gagner son autonomie, il faut pouvoir choisir les moyens par lesquels on s'accomplit. Cela suppose formation et information, ce dont la plupart des femmes ne disposaient pas à l'époque.» Lily voudrait aimer véritablement; on lui demande de séduire et de se marier. Elle refuse de se laisser acheter pour faire un «bon mariage», c'est-à-dire épouser un homme riche et bien vu et vivre dans le luxe matériel. «À certains égards, nous agissons encore selon les termes sociaux qu'Edith Wharton pose dans son roman; c'est pourquoi l'actualité de Lily paraît si vive», signale la metteure en scène. «Finalement, Lily est le seul personnage moral d'un milieu où les règles sont faussées en partant. Plus sa déchéance se confirme, plus elle gagne en dignité.»

Après toutes ces années de travail, cette fois-ci, elle le sent: son adaptation est à la hauteur: «J'ai maintenant suffisamment d'expérience et de métier pour répondre aux questions insolubles qui s'étaient posées il y a 18 ans. L'apport de la musique de Michel G. Côté me permet de dire autre chose et de le dire autrement.» Isabelle Cauchy fait remarquer sur le plan formel, le théâtre musical s'apparente davantage à l'opéra qu'à la comédie musicale. «La musique de Lily est certainement plus proche de Kurt Weill que de Luc Plamondon. Ce ne seront pas les dialogues qui seront chantés mais les monologues intérieurs. Grâce à des subventions, les interprètes bénéficient de l'accompagnement d'un superbe quatuor à cordes.»

Une distribution choisie donnera chair à Lily: la comédienne Catherine Sénart incarne l'héroïne, entourée par Isabelle Roy, Daniel Gadouas, Robert Vézina et Stéphane Brulotte, dont on a découvert la belle voix dans Avec le temps - Cent ans de chansons, mis en scène par Louise Forestier au Rideau Vert en 2000. Daniel Fortin a conçu les costumes et Louise Lemieux assure la scénographie et les éclairages.