Théâtre - La cadette et son double

Leurs yeux pétillent de jeunesse; à elles deux, Marylin Perreault et Annie Ranger arrivent à peine à faire mon âge. Sorties de l'École de théâtre du collège de Saint-Hyacinthe en 1997, elles ont pourtant déjà fondé leur compagnie il y a belle lurette et produit un premier spectacle, Les Apatrides, qui leur a valu le Masque de la révélation de l'année et celui de la conception des décors en 2003.

Elles se lancent ces jours-ci dans une nouvelle aventure: celle de La Cadette, un texte écrit par Annie Ranger et dans lequel Marylin Perreault joue le rôle titre. Je les ai rencontrées toutes deux en début de semaine dans un petit café du Plateau, alors qu'elles venaient à peine de commencer à travailler le spectacle en enchaînements...

Les deux cadettes

La conversation s'amorce sur le chemin parcouru depuis Les Apatrides. Les deux jeunes comédiennes racontent, avec force éclats de rire et plissements de front, l'histoire habituelle des petites compagnies sans budget de fonctionnement, l'exigeante vie de tournée avec un spectacle et les impacts du manque de moyens sur l'esthétique d'une compagnie et parfois aussi sur le «feu sacré». Puis Marylin Perreault, au bout d'un rire en cascade, soulignera que cette Cadette incarne en quelque sorte un passage important dans la courte histoire de la compagnie: celui d'un spectacle «flyé», abstrait, aérien souvent, à une production beaucoup plus incarnée dans la réalité.

Annie Ranger précise là-dessus que I.N.K. s'intéresse toujours au théâtre de mouvement — Marylin est de l'école du DynamO Théâtre et tourne toujours avec l'une de leurs productions, Faux Départs —, mais que cela se conjuguera ici de façon tout à fait différente. Si Les Apatrides fondait l'esthétique de la compagnie en mettant en scène un théâtre de mouvement basé sur le texte, cette nouvelle production explore encore plus le versant «texte» de leur démarche que l'aspect «mouvement». Plus «concrètes» elles aussi, maintenant qu'elles auront roulé avec Les Apatrides pendant quelques années, les deux comparses précisent que les décors de La Cadette ont même été pensés pour une éventuelle tournée... Mais en cette glorieuse fin d'après-midi, les deux filles n'en sont, à huit jours de la première, qu'à travailler, avec le metteur en scène Martin Champagne, aux derniers ajustements, au souffle et à la «couleur du show»...

De La Cadette, Annie Ranger dira qu'elle n'a pas eu le choix de l'écrire: le texte s'est imposé de lui-même. «C'est l'histoire d'une famille heureuse où tout le monde s'aime; c'est la situation qu'ils vivent qui pose problème. Le père et la mère, qui ont deux filles, sont en fait très heureux même si l'une d'elles, la cadette justement, est une déficiente intellectuelle qui arrive au bout de ses limites; elle sent qu'elle stagne de plus en plus alors qu'elle voit sa soeur aînée "s'envoler", devenir femme. Les petits jeux avec lesquels la cadette s'amuse depuis des années ne lui suffisent plus. Elle en est à un point tournant. Toutes les deux sont à un point tournant de leur vie. Et finalement, elles ont peur au moment de sauter. Disons que ce ne sera pas un spectacle cute et que la vision réaliste amenée par le texte sera soutenue par le fait que la cadette est un personnage double...»

Un personnage double?

Silence... Elles se regardent toutes deux comme si elles venaient de franchir une ligne qu'elles s'étaient promis de ne même pas approcher. Devant le malaise, je leur avoue qu'elles ne me semblent pas avoir dévoilé de secret d'État et qu'il y a toute la distance du monde entre ce que l'on veut faire et ce que l'on fait vraiment... Puis, après avoir éclaté de rire en haussant les épaules, Marylin Perreault poursuit.

«C'est qu'on verra aussi la cadette de l'intérieur, explique-t-elle. Dans la réalité, pour ses parents et pour sa soeur aînée qui s'occupe d'elle, la cadette n'arrive à baragouiner que quelques mots, quelques bouts de phrases. Mais les spectateurs l'entendront, eux: complices, ils auront accès à sa voix intérieure, à ces mots qu'elle pense mais ne peut pas dire. Parce que Annie tenait beaucoup à ce que la cadette sache ce qu'elle veut et où elle va. La plupart du temps, cela prend la forme d'envolées plus poétiques, de monologues. C'est à travers ses tirades qu'on se rendra compte qu'elle manipule un peu tout le monde et qu'elle manigance pour que l'on s'occupe d'elle de façon différente.»

Défis

La comédienne dira aussi que ce personnage double représente pour elle un défi extraordinaire. «C'est un travail très physique, poursuit-elle. Les contraintes sont multiples puisque le personnage est complexe et la situation aussi. Mais c'est dans l'alternance entre les deux cadettes, dans les deux façons d'incarner physiquement le même personnage, que s'incarne cette fois-ci notre approche du théâtre de mouvement. Il s'est construit peu à peu, ce mouvement, en le laissant surgir. Surtout en ramenant l'essentiel de la charge dans le petit corps qui ne peut pas se servir des mots. En habitant le décor, aussi, qui est une sorte de terrain de jeux; nous nous en servons même pour explorer le théâtre d'objets... Bref, on est rendues aux dernières répétitions; nous cherchons encore, mais nous en sommes surtout au stade de l'affinage des niveaux de jeu. C'est stimulant! Intense!»

Elle brûle presque devant moi, Marylin Perreault! Ou plutôt, j'ai l'impression qu'elle risque d'exploser tellement elle est chargée à bloc d'une énergie qui lui sort par les pores de la peau. Annie Ranger, elle, semble plus calme. Il faut dire que pour cette fois, c'est elle qui assume la gestion concrète de tout le projet, et l'énergie qu'elle dit investir dans ses tâches administratives n'est pas la même que celle de sa complice. Mais elle est là, bien présente, solide malgré l'excitation des derniers jours de répètes...

On devrait d'ailleurs revoir fréquemment les deux filles du Théâtre I.N.K., puisqu'elles s'installent pour une période de deux ans avec deux autres petites compagnies (la Pire Espèce et le Ni plus ni moins) en résidence à la salle Jean-Claude-Germain du Théâtre d'Aujourd'hui. «Ça devrait nous apporter une certaine stabilité, souligne Ranger en souriant. Après, on verra où on en est rendues...» Marylin Perreault ne chômera pas elle non plus, puisque, en plus de tourner toute l'année au Québec et ailleurs avec Faux Départs, Les Apatrides et La Cadette, c'est à son tour d'écrire pour I.N.K.: elle travaille à un texte qui porte le titre de Roche, papier, couteau qui, gageons là-dessus, pourrait être monté quelque part au cours des deux prochaines années de la résidence de la compagnie.

Des filles occupées!