Théâtre - Le mélange des genres

Introduction

Les «classiques» semblent souvent poser problème aux metteurs en scène d'aujourd'hui. Bien les monter, en supposant que le spectateur fera l'effort d'entrer dans cet univers mental différent, ne suffit plus, apparemment. Certains les rafraîchissent donc avec un clin d'oeil ludique (à la façon du brillant Menteur signé Martin Faucher, par exemple); d'autres poussent l'actualisation jusqu'au travestissement racoleur. Tout est permis, je suppose, à condition qu'en définitive, l'oeuvre en sorte gagnante. Ce n'est hélas pas le cas de cette Andromaque que s'est appropriée le jeune Simon Boudreault.

Sans vraiment maganer la tragédie de Racine, le metteur en scène pratique le mélange des genres dans ce spectacle ambitieux «créé à partir» de l'oeuvre originale. Un texte à la fois plus éparpillé (il fait appel à d'autres sources littéraires) et recentré sur les personnages principaux. Ne restent sur scène que le quatuor tragique d'amoureux à sens unique, en plus d'un narrateur, appelé à jouer de petits rôles en cours de route. Ce coryphée (Pierre Limoges) se charge aussi de situer le contexte du récit — la guerre de Troie — lors d'un (longuet) prologue, montage d'extraits arrachés à Homère, Euripide et Virgile.

Il y a là des effets intéressants: des jeux d'éclairages, des recoupements de scènes, comme ce tableau où Pyrrhus et Hermione tournent chacun autour d'Andromaque, qui plaide pour la vie de son fils. D'autres semblent superflus ou peu réussis. On a ainsi inséré dans le texte un flash-back pas très heureux (malgré l'apport des masques de Louise Lapointe), reconstituant la nuit où Troie est tombée. Était-ce vraiment nécessaire pour comprendre les sentiments d'Andromaque, sa répugnance à épouser Pyrrhus, le fils du bourreau de son mari?

Le spectacle nous sert donc une introduction à l'histoire de la guerre de Troie et semble vouloir ajouter de l'action là où la tragédie classique de Racine reposait uniquement dans les mots. Pourtant, si cette pièce, écrite en 1667, a passé l'épreuve du temps, c'est moins grâce à son contexte politique qu'à l'intensité des sentiments et à la beauté incandescente de la langue.

Les alexandrins exigent une grande maîtrise de la part des interprètes. Or Andromak mise sur un rôle-titre particulièrement faible. Élisabeth Lenormand compose une Andromaque haletante, au trémolo dans la voix, à l'allure souffreteuse, qu'on imagine mal résister à son ravisseur. D'ailleurs, même si Jean Maheux, Louis-Olivier Mauffette et Marie-Ève Pelletier ont parfois de bons moments, il me semble que l'interprétation en général verse trop souvent dans le larmoyant et les excès. Les vers raciniens portent déjà toute l'ampleur de la tragédie, pas la peine d'en rajouter autant...

Jouant sur une trame sonore expressive, Simon Boudreault cherchait à mettre à la portée du spectateur profane un verbe peu accessible. Dans l'état des choses, je doute qu'il ait réussi. Une bonne direction d'acteurs, n'est-ce pas encore la meilleure façon de rendre une oeuvre intelligible?