Théâtre - Pour une poignée de dollars

Oser monter Claudel alors que c'est une vieille barbe pour la majorité des gens, cela peut sembler téméraire. Mais ce ne l'est pas quand on croit, comme Martin Faucher, que L'Échange est au contraire une oeuvre corrosive, riche, avec des accents explosifs, à la Rimbaud...

Il faut bien l'avouer: quand on pense à Claudel, on pense à un vieux monsieur bedonnant et pontifiant à la prose ronflante, à un homme d'un autre siècle, un catho de droite, bref, une sorte de Charles de Gaulle de la littérature française. «Le Claudel de L'Échange n'a rien à voir avec cet homme-là», explique Martin Faucher, qui signe la mise en scène de la deuxième production à prendre l'affiche du TNM cette saison. «Ici, poursuit Faucher, il a à peine 25 ans, et c'est un homme passionné. Nous sommes en 1893, et Claudel arrive en Amérique pour y occuper des fonctions diplomatiques: il aura un choc en voyant les premières manifestations du capitalisme naissant. Il faut aussi retenir que ce Claudel-là est aux antipodes du courant naturaliste qui a cours à Paris: il est en nette opposition à Zola. Ses références à lui, elles sont plutôt du côté de Rimbaud [il a publié Tête d'or en 1890] et des symbolistes comme Lautréamont et Mallarmé.»

Le pouvoir de l'argent

Ce Claudel tout nouveau diplomate — il vient d'être nommé consul suppléant à New York, son premier poste — sera évidemment frappé par l'Amérique sortie de la guerre civile et qui s'acharne déjà à devenir l'Amérique que l'on connaît. Ce jeune Français cultivé, reçu premier au concours des Affaires étrangères, vivra une sorte de choc des cultures: devant lui, le business is business est en train de prendre forme. Tout a un prix. Et lorsqu'il quittera New York en 1895 pour occuper un poste à Shanghai, il aura déjà écrit L'Échange, un texte qui dénonce le capitalisme et certaines valeurs du Nouveau Monde, mais qui célèbre aussi l'esprit d'aventure, la beauté des paysages et la culture amérindienne.

«Entendons-nous, reprend Martin Faucher: L'Échange n'est pas une pièce marxiste-léniniste contre l'argent, mais c'est néanmoins un texte sur le pouvoir de l'argent, sur les valeurs et sur la valeur: la valeur que l'on s'accorde à soi-même et la valeur que l'on accorde à autrui. Et ça, qu'on pense ce qu'on voudra de Claudel, c'est en lien direct avec la sensibilité contemporaine, c'est encore au centre de la sensibilité contemporaine.» Le programme du TNM souligne d'ailleurs cet aspect à gros trait rouge en mettant en relief une phrase-choc qu'on ne pourra pas ne pas voir: «Quel prix sommes-nous prêts à payer pour ne pas nous vendre?»

Cette phrase assassine résume assez bien l'action de la pièce. Louis Laine et sa femme Marthe arrivent de France pour s'installer aux États-Unis. Louis travaille au domaine de Thomas Pollock Nageoire, un riche propriétaire terrien marié à une actrice, Lechy Elbernon. Les choses se précipitent quand Thomas essaie de séduire Marthe et que celle-ci s'y refuse: il décidera alors de l'acheter. Business is business: quand on veut quelque chose, il suffit d'y mettre le prix. Suivra une sorte de déchirant marchandage qui se terminera dans le sang comme un vulgaire fait divers. Le tout livré dans une langue forte, «pulsionnelle», dira Faucher, vibrante. Une langue poétique mettant constamment en relief les grands thèmes de la pièce: l'amour, le pouvoir de l'argent, la quête spirituelle et le désir. On s'accroche à quoi, pour monter cela?

«Au suspense, répond Martin Faucher sans hésiter. À l'intrigue, qui est complexe et qu'il faut raconter. Aux questions que pose Claudel, aussi: qu'est-ce qu'on vit en Amérique? Comment? Pourquoi? Parce qu'il ne faut pas se cacher non plus que l'Amérique est encore aux prises aujourd'hui avec ce que Claudel a découvert là il y a plus de 100 ans. Comme cette manie de jouer au cow-boy et de porter un revolverÉ »

Un personnage à quatre voix

C'est le moment que choisit Markita Boies pour se joindre à nous. La comédienne a déjà joué pour Martin Faucher dans La Fille de Christophe Colomb, de Réjean Ducharme, en 1994. Elle était aussi de la distribution de L'Échange mis en scène par Daniel Roussel il y a une douzaine d'années dans la petite salle du Café de la Place, qui contenait 80 places — le TNM en offre 800. Elle avait joué Marthe cette fois-là alors qu'elle sera Lechy, l'actrice un peu fêlée qui est la compagne de Thomas Pollock Nageoire. Elle dira plus tard que le fait de rejouer ce texte, c'est comme se retrouver dans un pays où on est déjà allé...

Mais pour tout de suite, Martin Faucher est en train de parler de ses influences, de ses «guides», pour monter ce spectacle — Munch, Delvaux, Chirico «pour le temps suspendu» et le poète Jean-Paul Daoust pour sa compréhension de l'Amérique —, et elle se greffe à la conversation. «La référence aux arts visuels est plus que pertinente, souligne-t-elle. J'ai rarement eu l'impression d'avoir autant à sculpter, à modeler un personnage de l'intérieur. C'est un énorme défi artistique.»

Cette Lechy Elbernon est un personnage qu'on pourrait dire possédé par les vertiges qu'il s'invente. «Ça ne ressemble à rien de ce que j'ai joué jusqu'ici, poursuit Markita Boies. C'est une sorte de texte incantatoire, de délire verbal éblouissant. Et noir. Comme si Lechy s'abandonnait aux transes qui la traversent, comme si elle s'imaginait constamment, comme si elle était toujours en train de jouer un rôle: le sien.» C'est elle — ou Martin Faucher, peu importe — qui emploiera l'expression «anthropologie de l'âme» pour parler de cette descente constante au plus creux de l'âme des personnages, cet aller-retour perpétuel entre l'intérieur et l'extérieur, inscrit dans le projet de Claudel.

Mais Lechy n'est pas le seul personnage ambivalent de L'Échange. Claudel a lui-même précisé que Marthe, Lechy, Thomas et Louis «ne sont que les quatre aspects d'une seule âme qui joue avec elle-même aux quatre coins». Et lorsque le travail de répétition s'est amorcé, Martin Faucher a demandé à ses comédiens de trouver ces quatre voix et, de façon plus précise, la leur. Pour Markita Boies, par exemple, son personnage s'est construit sur le vertige.

Reste à voir les facettes de l'univers de Claudel que mettront en relief Maxim Gaudette, qui interprète le rôle de Louis Laine, Macha Limonchik, celui de Marthe, et Pierre Collin, celui de Thomas, pour qui tout a un prix...