Théâtre - Le poids de la détresse humaine

En ouverture de saison, le Trident offre une lecture inspirée d'Aux hommes de bonne volonté de Jean-François Caron que le metteur en scène, Gill Champagne, a pris soin d'envelopper dans une production léchée.

Avant toutes choses, c'est le décor de Jean Hazel qui impressionne par son audace et par sa beauté. Pour l'occasion, le scénographe, collaborateur de longue date du metteur en scène, a dessiné un espace scénique inspirant et inusité. Au centre de la salle, on a construit un long corridor dépouillé de chaque côté duquel on a installé le public. L'ensemble rappelle ainsi les tribunes des défilés de mode, à ce détail près qu'on n'y retrouve rien de festif: c'est un bureau de notaire triste et froid.

Fait d'ombres et de lumière, le texte de Caron fonctionne sous forme de dévoilement. Une famille est réunie pour entendre la lecture du testament de Jeannot, un jeune de quatorze ans mort du sida. Par la voix du notaire, joué avec force et conviction par Roland Lepage, la jeune victime lègue à son entourage ses quelques maigres possessions consignées dans un texte écrit au son que le lecteur peine à déchiffrer. Par la lecture de ses dernières volontés, Jeannot se révolte une fois de plus contre le monde en «manke damour» qu'il a quitté.

Gill Champagne, qui nous avait habitués à son travail des textes de Daniel Danis, trouve chez Jean-François Caron un univers compatible avec le sien. Bien que dans des registres très différents, on retrouve chez les deux auteurs de fortes préoccupations pour la famille, pour la révolte et pour le travail de la langue. De là, on pourrait penser qu'il n'y a qu'un saut à faire pour établir une règle de trois révélant certains thèmes chers à Champagne.

Fort de cette proximité, on sent que le dialogue entre le metteur en scène, le scénographe et le texte a été profitable. Le travail esthétique et la direction des acteurs n'est pas sans rappeler certaines mises en scène des textes de Koltès qu'on a pu voir à Paris il y a quelques années. Tout en retenue, avec une violence parfois intérieure, parfois exprimée, la direction des acteurs module avec souplesse les révélations du texte. Il faut d'ailleurs souligner au passage la performance de Valérie Laroche, qui montre une autre facette de son talent en livrant une Loulou droite et sèche, mais ô combien efficace!

Le sentiment général suscité par le spectacle est assez troublant. Contrairement à la famille de Jeannot, on ne part pas purifié par le dévoilement du testament. Loin de la catharsis, on demeure plutôt avec l'impression que l'on porte un peu plus le poids de la détresse humaine sur ses épaules.

Collaborateur du Devoir