Théâtre - Quand on n'a que la fête

Dans la petite communauté rurale de La Fête sauvage, première pièce du comédien Mathieu Gosselin, le temps semble parfois suspendu. On devient parent très jeune, parce que c'est inévitable. La semaine se divise en quelques temps forts, comme l'émission de télévision préférée et la visite au bar de danseuses nues. Les moyens d'évasion ne sont pas légion: drogues, alcool, sexe, magazines de voyage. Bref, on gère vaille que vaille le peu que la vie semble nous avoir donné. Lorsque survient le suicide d'un proche, la sensibilité de chacun, loin d'avoir été atrophiée par ce contexte abrutissant, s'exprime elle aussi vaille que vaille. C'est ainsi que nous suivrons ce petit groupe d'amis le temps d'un après-midi d'automne où ils célèbrent à la fois l'anniversaire de naissance de Martine et l'enterrement des cendres de son ancien copain, Frank, qui s'est pendu.

Après Goldoni et l'auteur américain Christopher Durang, le Théâtre de la Banquette arrière crée ici pour la première fois un texte venu de l'intérieur. En effet, Gosselin est membre de la compagnie depuis sa fondation en 2001. Il a troqué cette fois-ci les planches pour la plume. Originaire de Saint-Athanase, en Montérégie, l'auteur ne prétend pas donner ici un portait fidèle de la vie en région. Il ne fait pas non plus le procès d'une certaine bêtise rurale. Il tente plutôt de donner une voix à des gens de peu de mots qui se retrouvent confrontés au pire. Les dialogues oscillent entre crudité et poésie. L'humour s'y mêle au désespoir. Par contre, comme il est parfois difficile de conjuguer les niveaux de langue, certaines répliques plus poétiques sonnent moins juste. Ces rares maladresses n'empêchent pas l'émotion d'être au rendez-vous. Il en va de même de la drôlerie bien dosée qui allège une atmosphère souvent chargée.

Les personnages évoluent dans une scénographie de Mathieu Giguère, constituée d'une cour arrière délimitée par des bouteilles vides et des jouets abandonnés par la marmaille. Quelques paysages désolants sont projetés en fond de scène, et la bande-son signée par le guitariste Éric Goulet (alias Monsieur Mono) évoque la désolation tranquille des routes poussiéreuses. Ses courtes pièces instrumentales aux accents country qui ponctuent le spectacle semblent sortir tout droit d'une vieille autoradio.

Grâce à la direction experte de Claude Poissant, la distribution défend avec vigueur cette création. De cette galerie de personnages en déroute émerge Sébastien Dodge en voisin taciturne qui désire se rendre à cette soirée où il n'est pas invité. De fait, l'acteur rend bien, sans le caricaturer, ce personnage à la fois inquiétant et touchant, cherchant à exprimer sa reconnaissance envers Frank en dépit de ses limites langagières. Anne-Marie Levasseur, dans le rôle de Mabel, l'organisatrice en chef, manie bien sincérité et humour pour esquisser cette bonne «mauvaise mère» qui exige que tous les invités de la fête s'amusent coûte que coûte.

En somme, La Fête sauvage nous donne à entendre les voix fragmentées, grinçantes et émouvantes d'une jeunesse à qui l'insouciance fut trop tôt ravie. Un spectacle touchant et drôle sur le deuil, l'amitié et la rédemption.

Collaborateur du Devoir