Théâtre - Famille rêvée

Plus que soir de première, c'était soir de fête à la Bordée mercredi dernier. À l'occasion du trentième anniversaire de la compagnie, les comédiens et les créateurs ayant contribué à la vie de la troupe s'étaient réunis dans la salle du boulevard Saint-Joseph. Signe de l'importance de l'événement, on y retrouvait même quelques figures du gratin politique venues serrer des mains afin de compléter une éventuelle «équipe de rêve».

Pour entamer cette saison anniversaire, La Bordée s'offre une mouture bien menée des Muses orphelines de Michel Marc Bouchard. Près de vingt ans après la création de la pièce, les mots de Bouchard ont conservé leur force d'impact. L'humour caustique protégeant les grandes blessures des personnages n'a pas pris une ride. Les traits d'esprit font toujours mouche, et le public, avide de la prochaine réplique, en redemande. Les thèmes non plus n'ont pas vieilli. Si la révélation de l'homosexualité d'un personnage ne choque plus, il n'en demeure pas moins que les thèmes de l'identité, de l'enracinement, de la famille et de la quête d'un ailleurs meilleur font des Muses orphelines une pièce encore extrêmement pertinente.

Fidèle à son habitude de soutenir les jeunes artistes de la capitale, le directeur artistique, Jacques Leblanc, a judicieusement choisi de confier la mise en scène à Jean-Philippe Joubert. Misant sur la force des mots et des enjeux dramatiques, le créateur propose une lecture relativement sobre du texte de Bouchard qu'il ponctue de quelques séquences plus chorégraphiées où l'on voit poindre une évocation poétique de l'univers de Saint-Ludger-de-Milot. On sent dans ces pistes artistiques que le jeune metteur en scène est en pleine construction d'un langage scénique personnel qu'il faudra suivre et voir évoluer.

On découvre cette même puissance poétique dans la scénographie de Michel Gauthier. À la fois aéré et oppressant, le décor qu'il propose est un univers parfait pour les membres de la famille Tanguay. Les pieds dans le sable de la savane, isolés du monde par des épinettes décharnées, ils y jouent à l'abri le dernier acte de leur saga familiale.

Parlant des Tanguay, c'est une très belle interprétation de cette famille blessée par le départ soudain de leur mère que donnent les quatre comédiens de la production. Il faut d'ailleurs saluer au passage la performance exceptionnelle de Laurie-Ève Gagnon, fraîchement diplômée du conservatoire, que le public de Québec découvre pour la première fois dans une production professionnelle. Elle propose une Isabelle Tanguay à la fois fragile et cinglante au coeur de la tourmente qui bouleverse son clan. Il faut dire qu'elle est très bien entourée par Sophie Dion, Patrick Ouellet et France Larochelle qui livrent avec beaucoup de justesse le drame de la petite famille du Lac-Saint-Jean.

Dentelle de guerre

Du côté de Premier Acte, il faut absolument assister à la première création du théâtre de l'Urd, Les Grenouilles Et Les Parapluies, Idées Corps Et Voix En Quête D'une Fête Révolutionnaire, Antigone Comme Spectacle Sans Fin. Cette création collective, dans le plus pur sens du terme, apporte un vent de fraîcheur dans la capitale. Fait d'aphorismes et de poésie, ce spectacle est une dentelle tissée de fils de soie, de fils de coton et, aussi, de fils de fer barbelés. Même si au moment de la visite du Devoir il restait quelques mailles à resserrer, l'ouvrage vaut cent fois le détour pour le sens du risque (le vrai) qu'on y découvre et pour les questions fondamentales qu'il pose sur l'acte théâtral. Si cette pièce est annonciatrice de la suite des choses, le Théâtre de l'Urd est une compagnie sur laquelle il faudra compter pour les années à venir!

Collaborateur du Devoir