Théâtre - Poe chez Fred

Depuis dix ans déjà, le Théâtre des Ventrebleus accumule les succès et les représentations: il a joué près de 200 fois son Capitaine Horribifabulo, et Scrooge remplit toujours les salles au temps des Fêtes depuis déjà trois ans. Voilà maintenant que la compagnie s'attaque à un géant: Edgar Allan Poe.

Volubile, le Jean-Guy Legault. Nous sommes à peine installés dans ce petit restaurant de quartier qu'il est déjà en train de raconter les objectifs que s'est tracées sa petite compagnie, les Ventrebleus (Capitaine Horribifabulo, Scrooge), qui s'attaque à compter de la semaine prochaine, à la salle Fred-Barry, au monde trouble d'Edgar Allan Poe.

«Nous sommes une compagnie de création qui privilégie une approche fantaisiste pour le grand public, m'explique-t-il. Horribifabulo a roulé un peu partout depuis sa création, il y a sept ans, et nous en avons donné presque 200 représentations, alors que Scrooge est encore très en demande même s'il est présenté depuis trois ans. Pourtant, nous ne nous définissons pas d'abord comme une compagnie de tournée et je pense maintenant que nous avons grossi un peu trop rapidement, avec ces deux grosses productions qui grugent les énergies de la compagnie et qui nous empêchent de travailler sur de nouveaux spectacles. Nous songeons d'ailleurs à vendre les droits de Scrooge pour nous lancer dans de nouveaux projets.»

Expliquer l'inexplicable

Jean-Guy Legault a pourtant trouvé le temps de s'investir depuis un an et demi dans ce «projet Poe». Il faut dire que le jeune homme semble avoir un rythme de travail assez époustouflant puisqu'il a signé en parallèle, au cours des années, plusieurs textes ou mises en scène pour le Théâtre Denise-Pelletier (L'Honnête Fille, Les Jumeaux vénitiens et Les Fridolinades), Juste pour rire (Tout Shakespeare pour les nuls), le Nouveau Théâtre urbain (Nuit d'Irlande) et le Théâtre du Vaisseau d'or (Théâtre extrême). Cette fois-ci, il a réuni une équipe de comédiens impressionnants (Geneviève Bélisle, Évelyne de la Chenelière, Stéphane Breton et Éloi Cousineau) pour aborder «l'univers fascinant» de Poe.

Pourquoi Poe? «Pourquoi pas? C'est archithéâtral, Poe. Comme Zola, sa grande force réside dans la description des univers et des atmosphères, et son oeuvre vient susciter l'imaginaire du spectateur en permettant au metteur en scène et aux comédiens beaucoup d'espace pour la suggestion. Il n'y a rien de réaliste chez lui; nous sommes loin de la télé et du cinéma et cela laisse toute la place à la convergence des styles, à l'inattendu, à ce qu'on peut appeler le "grotesque logique" qui le caractérise.»

Et qu'avez-vous pris chez Poe? Le spectacle est un collage de textes ou plutôt un «amalgame» comme vous l'avez fait pour Les Jumeaux vénitiens? Une biographie théâtralisée? «Pas du tout, répond le metteur en scène. J'ai écrit un texte original en m'imprégnant de l'univers de Poe tout autant que de sa vie et l'on devrait y retrouver une atmosphère et des personnages typiques de son oeuvre. [...] Toute sa vie, Poe a cherché à expliquer l'inexplicable, d'autant plus qu'une aura de mort flottait autour de lui: sa mère, qui était comédienne, puis sa femme ont connu des morts mystérieuses que les spécialistes n'arrivent pas encore à expliquer. Sa vie meublait son oeuvre, et dans ses nouvelles Poe a finalement confronté ses peurs pour les exorciser. Il tenta de dépister la logique de l'illogique. Dans plusieurs de ses histoires, il se transforme d'ailleurs en enquêteur qui cherche à comprendre des affaires non résolues, et ça, c'est un élément important du spectacle.»

Logique de crise

Dehors, il pleut et le bruit mouillé de la rue s'infiltre soudain dans un rare moment de silence: un autobus passe, le temps se fige durant une petite éternité détrempée... Puis Jean-Guy Legault reprend, tout aussi passionné, en ayant à peine touché à son petit déjeuner. Pour me faire saisir la structure du rêve dans le rêve qu'est le spectacle, il donne l'exemple du Chat noir, une nouvelle de Poe dans laquelle un personnage emmuré vivant essaie, à travers les rares instants de lucidité que la panique ne lui prend pas, de comprendre ce qui lui arrive et qui est responsable de ses malheurs.

«Dans notre spectacle, c'est une femme qui est emmurée vivante dans un musée consacré à Poe. C'est une spécialiste de Poe qui a visité tous les lieux liés à son oeuvre et à sa vie, et elle connaît les deux intimement. Elle panique, bien sûr. Mais elle essaie de comprendre aussi la logique de ce qui l'a menée là, de retrouver le visage de l'assassin qui l'a emmurée vivante. Elle sait aussi que Poe croyait à l'existence d'une lignée des victimes parallèle à une lignée des assassins. En fouillant, je me suis d'ailleurs rendu compte que, depuis la mort de Poe, un tueur en série se manifeste en moyenne tous les 20 ans aux États-Unis; ça vous fait relire La Chute de la maison Usher d'une autre façon, disons... Mais revenons à cette femme emmurée. À travers ses accès de panique, elle mène son enquête avec une sorte de logique de crise qui lui fait inventer un tueur en série démoniaque avant de revenir, plus logiquement, à la dernière personne qu'elle a vue avant de se réveiller derrière le mur. Et l'on voit finalement qu'elle invente son histoire et même sa mort...»

Ouf.

C'est peut-être en voyant mon air atterré que Jean-Guy Legault s'empresse de se décrire aussi comme un «grand ado» qui aime bien s'amuser. «Poe ne se contente pas d'être "dark", m'explique-t-il, il est plein d'humour aussi, mais d'un humour très spécial qui, moi, m'amuse beaucoup. Il permet d'ouvrir les vannes de l'imaginaire, de regarder le monde en parallèle. Il fait peur en expliquant ses peurs et en confrontant la mort, mais on est touché par son propos. Parfois, il en met tellement, ses personnages sont tellement "too much" que c'en est drôle! C'est très complexe que d'essayer d'expliquer l'inexplicable, c'est même impossible... mais c'est important de continuer à essayer parce que l'espoir nous tient en vie, même s'il nous tue aussi.» Rassurant...

Surtout pas, en fait. Poe n'est jamais vraiment rassurant, bien au contraire. Tous ceux qui ont abordé son monde, de Baudelaire à Allan Parson en passant par cette compagnie mexicaine (Luna Morena Taller), dont j'ai vu une version pour marionnettes de quelques nouvelles absolument bouleversante, il y a dix jours à peine à Saguenay, amplifient à leur façon la densité de son oeuvre. Au fond, peut-on s'attendre à moins quand on ose affronter ses peurs?