Théâtre - La jeune fille et la mort

C'est d'abord une surprise scénographique qui attend le spectateur à l'Espace Go. Le metteur en scène Denis Marleau a aménagé une chambre sur la scène, si bien qu'on peine à reconnaître le théâtre dans ce petit espace carré qui ceint entièrement le public, un refuge intime où se jouera une cérémonie des adieux. La pièce de Marina Tsvetaïeva nous transporte dans un château de Bohême, aux derniers frémissements de l'an 1799, alors que s'étiole un Casanova éteint.

Le légendaire séducteur et aventurier n'est plus qu'un vieil homme humilié qui se prépare à la mort, colère rentrée au ventre, brûlant en même temps que des paquets de lettres le souvenir des femmes qu'il a conquises. S'introduit alors une enfant frondeuse au tempérament de feu, qui clame son amour pour le grand libertin. L'arrivée impromptue de la jeune Francisca a l'effet secouant d'une tempête dans cette antichambre mortuaire. Primesautière, passant sans avertissement de la gaieté excessive aux larmes, l'adolescente porte toute l'exaltation de l'époque romantique. À travers une série de jeux sérieux s'apprivoise une relation qui tient finalement moins de l'amour romantique que de la filiation d'idées, de la transmission du flambeau d'une époque agonisante à une ère naissante.

Livré dans la fièvre d'un verbe poétique, le texte marque symboliquement le passage du XVIIIe au XIXe siècle. Il est bâti sur la rencontre entre des concepts en apparence opposés: jeunesse-vieillesse, vie-mort, romantisme-libertinage du siècle des Lumières. D'où, peut-être, la difficulté d'incarner sur scène cet amour impossible entre le passé et le futur, comme si la pièce restait un peu prisonnière de ses intentions. À mi-course entre la représentation théâtrale et la poésie, entre la rencontre réaliste et le songe métaphorique, ce huis clos ne suscite pas tout l'envoûtement qu'on espérerait, malgré la beauté de certains passages.

Il faut dire que le spectacle n'a pas bénéficié, a priori, des meilleures conditions de naissance. À la suite du désistement forcé de Gabriel Gascon, Pierre Lebeau a disposé de moins d'un mois pour maîtriser un texte difficile et le phrasé particulier de la poétesse russe. Dans les circonstances, sa performance relève de l'exploit. Sobre et habité, l'excellent comédien campe un Casanova convaincant au corps ralenti par l'âge et à la voix sépulcrale (mais qui n'aide pas toujours à bien entendre le texte) de celui que la mort touche déjà. À l'autre bout du spectre de la vie, sa compagne déploie une énergie complètement contraire, qui surprend de prime abord. Crédible avec sa mine juvénile, fraîche, impétueuse, la débutante Éliane Préfontaine impose beaucoup de présence.

Collaboratrice du Devoir