Théâtre - Berceuses au diesel

Le metteur en scène André Perrier, directeur artistique du Théâtre du Nouvel-Ontario de 1999 à 2004, s'installe définitivement à Montréal. À cette occasion, le Franco-Ontarien nous offre, trois ans après Du pépin à la fissure, une brassée de contes rugueux et poignants. Pour donner vie à l'univers du dramaturge Mansel Anderson, Perrier a recruté le comédien Frédéric Blanchette, qui nous entraîne sans répit dans les souvenirs d'un homme qui se meurt, sur les traces des Trains fantômes.

Danny Gagnon se définit comme un hors-la-loi. Sur la scène de La Petite Licorne, ce beau parleur nous raconte ses exploits de voleur de trains et ses différends avec son père, cheminot originaire de Sudbury. Le récit de ce jeune homme frondeur, chargé de veiller le paternel à l'article de la mort, devient rapidement une course contre l'oubli. Bravant les froides nuits d'hiver du nord de l'Ontario, Danny porte à bout de bras comme un fanal sa poignée d'anecdotes ferroviaires qui berceront son père en ses derniers instants comme elles ont bercé son enfance à lui. Au-delà de ces petites histoires somme toute banales, c'est le plaisir de conter et le devoir de transmettre qui formeront l'héritage de ce fils rebelle.

Par son énergie et son rythme, Blanchette donne beaucoup de souffle à ce texte traduit en français par Jean-Marc Dalpé. La facture plus littéraire qu'orale de certains passages n'empêche pas le comédien de nous embarquer complètement dans son univers. Les accents goguenards et irrévérencieux du début s'estompent peu à peu, à mesure que le personnage comprend le rôle de passeur qu'il doit jouer auprès de son père. Si la responsabilité qui lui incombe alors adoucit le ton de sa voix, son rythme s'accélère par contre pour ce dernier sprint de Danny, qui refuse de voir son père partir sans son bagage de souvenirs.

Complice du conteur, le guitariste Aymar (un ancien du groupe Cano) interprète quelques chansons tout au long du spectacle. Ses mélodies western, aux paroles émouvantes ou franchement rigolotes, ponctuent le récit tout en donnant à la représentation l'allure de ces soirées entre amis où on chante en choeur tout en combattant le froid à coups de verres de whisky.

Alors que la locomotive appartient pour plusieurs au passé, pour le conteur de Trains fantômes, le monstre mangeur de charbon continue de représenter un symbole de liberté et d'accomplissement. C'est pourquoi cette soirée endiablée en compagnie de Frédéric Blanchette et d'Aymar se révèle fort agréable et procure au spectateur quelques haltes plus tendres. Histoire de lui permettre de reprendre son souffle et de repartir ensuite à fond de train.