Théâtre - Tremblay chez les Suisses

On ne peut qu'être surpris dès les premières répliques. Est-ce vraiment la langue de Michel Tremblay qu'on entend sur la scène du Périscope? En confiant Le Vrai Monde? à des comédiens suisses, le duo Champagne-Hazel a encore une fois pris un risque énorme. Curieux, tout de même, cet accent européen dans un pareil contexte! Deuxième étape, à Québec, d'une nouvelle rencontre entre le Théâtre Blanc et le Théâtre Le poche de Genève, voilà que l'univers de Tremblay prend vraiment toute sa dimension universelle.

Dans cette magnifique pièce, on assiste à la dure confrontation de deux réalités: celles d'un fils et d'une cellule familiale qui gravite sans cesse dans le non-dit. À 23 ans, Claude veut devenir écrivain. Il s'inspire de sa mère, de son père et de sa soeur afin d'exorciser une douleur qui l'habite depuis son tout jeune âge. Il décrit cette famille qui se déchire, se blesse, mais surtout se cache dans son malaise profond. Il est donc question d'ignorance, de paresse intellectuelle, de mépris et de cette crainte révélatrice en chacun. L'action se passe en 1965. L'écriture soulève les contraintes d'une époque: le mensonge, le silence, la peur inévitable. Pourtant, ce texte va encore plus loin. Tremblay s'interroge sérieusement sur le rôle ainsi que le devoir de l'écrivain. Il faut tout cacher, même cette peine qui habite Claude dans sa description d'un réel subjectif. On assiste donc au jeu du dédoublement: d'un côté la fiction, de l'autre la réalité. Un échange se prolonge ainsi entre le temps vécu et le temps passé. L'auteur doit donc faire face au jugement sévère d'une famille comme il en existe beaucoup: le père absent, la mère silencieuse, la soeur qui cherche à fuir par tous les moyens. Est-ce que Claude aurait trop d'imagination, par hasard? C'est la question que le spectateur utilise pour tenter de comprendre quel est le vrai monde au juste.

Après une superbe et audacieuse mise en scène de À toi, pour toujours, ta Marie-Lou au Trident, le metteur en scène Gill Champagne ainsi que le scénographe Jean Hazel récidivent avec Le Vrai Monde?. L'espace, plutôt étroit, est séparé par une longue fissure rouge au milieu de la scène qui témoigne, de manière symbolique, d'une coupure radicale dans le temps. L'image demeure percutante tout au long du spectacle. Les décors rappellent l'époque, sans toutefois tomber dans l'exagération. Que dire maintenant du jeu des interprètes du Théâtre Le poche? Il faut, évidemment, s'habituer à cette langue qui prend un autre souffle ainsi qu'une musicalité différente. Heureusement, on ne tombe pas dans la parodie. On sent un effort de s'approprier cette langue «québécoise» d'une manière plutôt naturelle. Même s'il exagère parfois, on ne peut que sourire et être touché par l'interprétation de Jean-Luc Borgeat en Alex I. La confrontation finale avec Claude est d'une intensité remarquable. Même chose pour Michel Rossy, en Alex II, qui ne se gêne pas pour exploiter un travail plus physique. Quant aux autres, on sent une nervosité au début qui viendra s'estomper progressivement. Le duo Champagne-Hazel pose désormais un regard neuf et vivant sur le théâtre de Tremblay. On sent, dans cette manière très contemporaine d'aborder Le Vrai Monde?, une lecture puissante qui sert à merveille le texte. Une vraie réussite.