Théâtre - Le déluge et l'exil

En octobre, l'Ancien Testament a la cote sur les scènes montréalaises. Mais l'aspect inattendu de l'affaire vient de ce que le phénomène frappe Trans-théâtre et Teesri Duniya, deux troupes soucieuses d'interculturalisme et de pertinence sociale. Il faut croire que le théâtre politisé aime bien s'amuser à recycler les vieilles histoires, quitte à ce que Babel ou l'arche de Noé ne sortent pas forcément rajeunies de l'aventure. Car c'est une chose que de s'inspirer de la Bible mais c'en est une autre d'égaler, voire de surpasser l'original.

Pourtant, dès les premières minutes, Noah's Ark 747 commande l'attention par son étrangeté et l'actualité de son propos. Nous sommes à Belgrade en 1994 alors que le conflit bosniaque pousse quatre Serbes de milieu favorisé à imaginer refaire leur vie au Canada. Aux troubles d'une situation politique déjà suffisamment instable s'ajoutera bientôt un chassé-croisé amoureux de type existentiel qui fera définitivement basculer dans le cauchemar l'existence des jeunes gens.

Le rêve, qui risque de se transformer en cauchemar, s'avère d'ailleurs le point de départ du drame de Sylvija Jestrovic. En raison du climat de suspicion politique, Theodore nourrit le rêve d'émigrer en terre canadienne. Mais il reste sourd au cauchemar que vient de faire sa femme, Katarina, la nuit précédente. Peu après se réfugie chez eux leur ami Igor. Il s'est échappé de Sarajevo, où il jouait Le Suicidé de Nicolaï Erdmann. Une de ses admiratrices veut d'ailleurs écrire un livre sur sa carrière. Autre rêve qui s'évanouit sans avoir vu le jour. Autre complication d'une intrigue qui multiplie peut-être un peu trop les mises en abîme et les niveaux de réalité.

Or, pour filer la métaphore du déluge qui oblige à chercher refuge, Jestrovic opte pour des dialogues réalistes et pour une progression dramatique très lente sur lesquels elle greffe une veine absurde au symbolisme lourd. Ce style, typique de l'Europe de l'Est, prédomine nettement dans la seconde moitié du spectacle, sans que la mise en scène n'effectue le virage avec suffisamment d'assurance. Aussi le dénouement paradoxal choisi laisse-t-il le spectateur plus déconcerté que convaincu. Mais cela tient également à ce que ni l'auteure ni la metteure en scène ne semblent avoir voulu trancher quant à l'héroïne ou au héros véritablement au centre du drame.

Sur fond de violence, cette Arche de Noé-là offre le caractère lisse d'un vaudeville équilibré mais qui ne met pas au jour les blessures doubles infligées par la guerre civile et la trahison amoureuse. Deux des plus terribles meurtrissures, pourtant, auxquelles un être humain puisse survivre.

Ce climat de froideur calculée se retrouve par ailleurs aussi bien dans la mise en scène retenue de Paulina Abarca que dans l'interprétation d'un quatuor trop bien tempéré.

La chose transpire en particulier dans des scènes d'amour si placées que l'on y garde parfois ses souliers — et pas parce qu'on y est subjugué par la passion. Dans son imperfection, convenons tout de même que voici là un essai théâtral qui s'acquitte de la tâche de poser des questions d'une actualité incontestable. Quant à moi, c'est toujours mieux que d'appliquer même une couche bien divertissante de plus sur l'insondable banalité du monde.