L'ami américain

Unis par une fascination mutuelle et par une méfiance tout aussi forte mais dotés de cultures très différentes à plusieurs égards, la France et les États-Unis forment un drôle de couple. Le cliché de la jeune Amérique naïve s'opposant à la vieille Europe cynique et manipulatrice s'incarne jusqu'à un certain point — en fait, il est même ouvertement évoqué par la protagoniste — dans Très chère Mathilde.

Le très prolifique dramaturge américain Israel Horovitz a bâti son choc des cultures sur une prémisse assez ingénieuse, inspirée par la situation immobilière parisienne. Un Américain fauché (Bruce Dinsmore) débarque dans la Ville-lumière, déterminé à vendre l'appartement, sis à deux pas du jardin du Luxembourg, qui compose son seul héritage paternel. Mais il découvre que, acheté en viager, le logement (luxueux décor de John C. Dinning, avec sa profondeur de champ) vient avec un boni: une nonagénaire très énergique (Béatrice Picard) et sa fille (Marthe Turgeon), que rien n'en fera bouger.

Les différences culturelles — par exemple, le contentieux sur l'attitude des Français envers les Juifs sous l'Occupation — se feront bientôt jour entre ces colocataires condamnés à s'entendre; mais c'est surtout la révélation de graves secrets familiaux qui prendra l'avant-scène. Mathilde, femme libre et apparemment inébranlable, découvrira sur le tard les ravages qu'ont pu causer ses choix de vie.

Cette comédie un peu poussive se transforme donc en deuxième partie en gros drame psychologique sur les traumatismes causés par les relations familiales ratées. L'intrigue est relativement efficace, et la pièce contient plusieurs bonnes répliques, surtout grâce à l'ironie de Mathias, que rend bien Bruce Dinsmore. Mais disons qu'il s'agit là d'un théâtre conventionnel qui ne réserve de véritables surprises qu'à ses personnages...

Ajoutons que dans cette production du Théâtre Jean-Duceppe, il est difficile de croire à la romance qui se développe entre la Parisienne coincée et rigide incarnée par Marthe Turgeon et l'Américain un peu mou, compte tenu du manque de chimie entre les deux interprètes. Leur attirance semble surgir de nulle part, même si on s'attendait à ce rebondissement, tant c'est convenu...

Et pourquoi tenir à recréer une couleur parisienne (dans le choix de la musique) si on néglige les accents? Les comédiennes semblent avoir plus ou moins conservé leur accent originel particulier — qui ne sonne peut-être pas québécois mais pas parisien pour autant —, bien que Béatrice Picard fasse parfois entendre des notes plus pointues. Il en résulte une sorte de dissonance linguistique entre la mère et la fille.

Ce détail mis à part, la prestation de Béatrice Picard s'avère pourtant un des points forts du spectacle. Elle donne dignité, force et malice à cette Mathilde anticonformiste qui a traversé le siècle. Un personnage qui, comme son interprète, a su vieillir avec grâce et aplomb.

Collaboratrice du Devoir