Festival Juste pour rire - Théâtre de l'absurde

Normand D’Amour et Anne Dorval dans une scène de la pièce Un monde merveilleux!.
Photo: Éric St-Pierre Normand D’Amour et Anne Dorval dans une scène de la pièce Un monde merveilleux!.

Les apparences sont trompeuses dans Un monde merveilleux!: un mariage a priori conventionnel peut camoufler un secret dérangeant et un décor de carte postale peut se révéler moins qu'idyllique. C'est un peu cette déception qu'on ressent devant la pièce présentée par le Théâtre Juste pour rire, pas vraiment à la hauteur des (grandes) attentes que son affiche alléchante suscitait.

Après avoir découvert que son mari (Stéphane Brulotte) cultive un étrange fétichisme, Cass (Anne Dorval) s'enfuit aux chutes Niagara, bien décidée à refaire sa vie. Naïve mais déterminée à tenter toutes les expériences inédites qu'elle n'a jamais osé accomplir, liste en main, elle s'associe à une alcoolique (Josée Deschênes) qui projette de se jeter en tonneau dans les chutes afin de se venger du mari qui l'a abandonnée. Ce drôle de duo croisera des personnages tous plus farfelus les uns que les autres: un couple de détectives âgés et maladroits (Adèle Reinhardt et Denis Houle); une pilote d'hélicoptère qui a peur des hauteurs; une thérapeute déguisée en clown...

Baignant dans l'absurde, la pièce de l'Américain David Lindsay-Abaire accuse l'immaturité de personnages qui attendent un signe du destin pour diriger leur vie. Cependant, malgré ses piques à la surconsommation et sa parodie de thérapie télévisée, le texte — du moins tel qu'il nous parvient dans cette version signée Maryse Warda, une traductrice d'une compétence généralement indiscutable — paraît plutôt vide et forcé. La plupart des répliques n'ont pas le punch attendu. Dépourvu d'une véritable intrigue, le récit se transforme en triangle amoureux presque banal avant de culminer par une scène d'une absurdité totale.

L'imaginatif auteur semble s'être donné comme défi d'accumuler le maximum de situations artificiellement loufoques. À l'arrivée, Un monde merveilleux! n'est guère plus qu'une enfilade gratuite de situations absurdes. Ainsi, la scène au restaurant juxtaposant trois décors différents paraît purement prétexte à un étourdissant numéro de transformation d'actrice — et de transformiste —, ici enlevé par l'excellente Élise Guilbault, qui joue six petits rôles.

Ce qui ne signifie pas que le spectacle ne divertisse pas. Anne Dorval et Josée Deschênes forment un tandem contrasté. La première apporte une fraîcheur bienvenue (et quelques ruptures de ton amusantes) à son héroïne fébrile et candide. La seconde lui offre un contrepoint salutaire par le cynisme terre-à-terre de sa composition. Mais disons que la subtilité n'est pas au rendez-vous et que le show semble trop grossi pour avoir du mordant.

Un problème de ton? La mise en scène rythmée de René Richard Cyr embrasse à fond la nature fantaisiste de cet univers avec ces décors mobiles évoquant les divers lieux par quelques accessoires ingénieux.

La toile de fond d'Un monde merveilleux! n'est pourtant pas si rose bonbon qu'on pourrait le croire en voyant le spectacle: le secret honteux de Kip marie la perversion à l'infantilisme; la mort et une menace de suicide planent sur la pièce... Mais cette dimension sombre est gommée dans cette bulle fantaisiste qui ne se débarrasse jamais de son insoutenable légèreté.

Collaboratrice du Devoir