La fondatrice du Rideau-Vert meurt à 93 ans

Elle a traversé sa longue vie et la moitié de la planète au pas de charge, portant un nom prédestiné qui évoquait à la fois une voiture mythique et un cheval de course. Elle avait conservé son joli accent du sud des Amériques qui lui faisait dire d'une voix un tantinet âpre: «dourre, tré tré dourre». Pour le «beau milieu», elle incarnait le temps héroïque des premières troupes professionnelles. Dans toute sa société, elle suscitait le respect admiratif. Après tout, cette bâtisseuse avait fondé — et par amour, s'il vous plaît — le plus vieux théâtre institutionnel encore en activité à Montréal, au Québec et même au Canada. Après tout, cette fonceuse avait permis aux Belles-Soeurs de naître en joual dans sa salle bourgeoise habituée au parler pointu.

Pour cette pionnière, le temps vient de s'arrêter, à 93 ans. Mercedes Palomino est décédée à son domicile d'Outremont avant-hier soir, à 21h7 très précisément. L'heure des entractes...

La longue et riche pièce de sa vie s'ouvre avec la Première Guerre mondiale comme décor. Mercedes, que ses parents et amis surnommeront toujours Metcha, naît à Barcelone. Elle n'a que trois ans quand sa famille émigre en Argentine. Elle commence très jeune à se passionner pour le théâtre, jouant dans quelques pièces au Chili, puis au Pérou, où elle devient aussi directrice de la section théâtre de Radio-Lima. Elle ose même proposer en ondes des «commentaires artistiques», ce qui amuse quand on connaît la relation trouble qu'elle entretiendra plus tard avec les critiques professionnels.

À la fin de la Deuxième Guerre mondiale, la journaliste-comédienne est engagée à New York par une filiale de la BBC qui diffuse dans toute l'Amérique latine. Elle travaille aussi pour des firmes de doublage de films américains. Dans trois de ses versions espagnoles, l'«insoumise» Bette Davis s'exprime avec la voix de Mercedes Palomino.

Elle séjourne ensuite à Paris comme correspondante du journal La Prensa de Lima, toujours pour la section des arts. En 1948, un ami mexicain lui demande de l'accompagner au Canada pour une série de reportages. Elle débarque à Montréal et y fait la rencontre décisive de sa vie en croisant la jeune Yvette Brind'Amour.

C'est le coup de foudre. Elles ont tout pour s'entendre. Comme Metcha, Yvette (née en 1918, décédée en 1992) est fille de journaliste: son père travaillait à The Gazette. Elle a d'abord voulu devenir danseuse, a suivi des cours chez Morenoff et dansé dans les revues de Gratien Gélinas, Les Fridolinades, au Monument-National, où elle a pris goût au théâtre. Au moment de cette rencontre foudroyante, elle rentre à Montréal après une formation auprès de Charles Dullin et René Simon. Ensemble, les deux inséparables vont créer le Rideau-Vert, leur théâtre, celle que tout le monde appelait Madame à la direction artistique, son amie Metcha à l'administration générale.

Le nom de baptême de leur bébé s'inspire du Théâtre du Rideau-Gris, à Bruxelles. «Le rouge était trop classique, le vert rappelle l'espoir et le printemps», confiait-elle en entrevue au Devoir en 1999, au moment du 50e anniversaire de l'institution, en balayant la légende théâtrale voulant que cette couleur porte malheur. «La seule chose qui porte malheur, c'est de s'embarquer dans une entreprise sans conviction», ajoutait-elle.

Il faut en avoir pour supporter les conditions de pratique à l'époque, bien loin de la subversion subventionnée. La fondation institutionnelle survient à la toute fin des années 30-50, les «années charnière», comme les appellent les spécialistes de l'histoire du théâtre au Québec. Après l'ébullition du tournant du siècle (la fondation du Monument-National remonte à 1898), le théâtre québécois ne s'est pas renouvelé et s'avère franchement moribond. Avec leurs moyens limités, le Montreal Repertory Theatre (fondé en 1929), Gratien Gélinas (qui a fait ses classes au MRT) et les Compagnons de Saint-Laurent (actifs jusqu'en 1952) vont participer à l'instauration de «la modernité théâtrale au Québec».

La bande réunie autour de Mmes Palomino et Brind'Amour crée l'histoire le 17 février 1949 avec Les Innocents, de Lilian Hellman, dans une mise en scène de Madame. Sous le pseudonyme de Loïc Le Gouriadec, son mari Paul Gury (ils divorceront) dirige ensuite quelques productions avant de passer la main à Henri Normand, Jean Dalmain, François Cartier ou Paul Blouin, qui dirigent de fidèles et talentueux comédiens: Denise Pelletier, Marthe Thierry, Gérard Poirier, Benoît Girard, Guy Provost, Janine Sutto, Françoise Faucher, Louise Turcot ou Monique Miller. Le couturier François Barbeau habille presque toutes les distributions. La compagnie fonctionne un peu comme les productions autogérées d'aujourd'hui, produisant une pièce après l'autre avec l'argent disponible.

Tout en multipliant les miracles, l'administratrice poursuit son travail de réalisatrice, auteure, comédienne et traductrice à Radio-Canada jusqu'en 1965. Elle conçoit au moins 150 radiothéâtres, beaucoup de classiques espagnols mais aussi des pièces de Marcel Dubé, qu'elle traduit elle-même.

Le Rideau-Vert joue au théâtre des Compagnons (angle Delorimier et Sherbrooke), puis à la Compagnie de Gesù, au Monument-National et à l'étage d'un restaurant, rue Drummond, avant de s'installer en 1960 dans l'ancien théâtre Stella, rue Saint-Denis, une salle abandonnée depuis plusieurs années. Le Rideau-Vert sera la première salle à bénéficier de la vague de restauration à la fin des années 80. L'institution vient de traverser une sérieuse crise financière mais semble en bonne voie de reprendre son souffle sous la direction artistique de Denise Filiatrault.

Plus de 300 productions y sont présentées en un demi-siècle. La plus célèbre est lancée comme une bombe le 28 août 1968. Ce soir-là, dans la salle bon chic bon genre, plutôt franco-française, une quinzaine de femmes d'ici se lèvent, s'agitent comme des condamnées sur leur bûcher et crient leur rage dans le joual des quartiers environnants. Le génie conjugué d'André Brassard et de Michel Tremblay vient d'accoucher des Belles-Soeurs et d'une nouvelle dramaturgie nationale.

Mme Palomino ne s'agaçait pas de l'habitude d'associer immédiatement son théâtre à cette création. «C'est un joyau de ma couronne», affirmait-elle en évoquant tout de même d'autres belles réussites, dont La Sagouine, de sa dernière compagne, Antonine Maillet.

Mercedes Palomino sera exposée dans son théâtre, au 4664 de la rue Saint-Denis, le lundi 24 avril de 14h à 22h. Ses obsèques auront lieu le mardi 25 avril à 10h à l'église Saint-Viateur, au 183 de la rue Bloomfield (angle Laurier).

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