Théâtre - Eugène Durif devant l'énigme Oreste

Joint à la campagne alors qu'il y passait le congé scolaire hivernal en compagnie de ses trois fils, l'auteur dramatique français Eugène Durif parle de Meurtres hors champ, dont les représentations débutent bientôt à l'Espace Go, comme de sa pièce la plus énigmatique.

La cinquantaine bien entamée, Eugène Durif fait partie des nombreux auteurs du théâtre français contemporain qui ont tant de mal à s'imposer au Québec depuis une vingtaine d'années. À côté de Minyana, de Koltès et de Lagarce, qui ont trouvé un public, même restreint, la dramaturgie hexagonale n'a plus guère la cote de ce côté-ci de l'Atlantique. Abstraite, cérébrale, désincarnée, sombre, peu nuancée, les qualificatifs abondent mais n'expliquent pas complètement un déclin que rien ne semble pouvoir ralentir.

Familier des mythes anciens

La chose ne semble pas préoccuper outre mesure Eugène Durif, habitué de la marge, qui semble plutôt content qu'en France, son oeuvre intéresse surtout de très petites compagnies et des créateurs dans la vingtaine. Il me cite l'exemple d'une toute jeune metteure en scène, Karelle Prugneau, en train de travailler à Paris sur Pauvre folle, Phèdre, une autre de ses pièces où il est revenu sur un mythe ancien. Il s'enthousiasme de l'approche multidisciplinaire (danse, vidéo, performance) avec laquelle elle a abordé son texte. Il signale aussi qu'il vient de proposer une version d'Îdipe destinée à une troupe de personnes handicapées mentales. Un travail très différent, précise-t-il, de celui qu'il a fait sur Oreste (Meurtres hors champ) il y a une dizaine d'années.

Eugène Durif rappelle qu'il avait entrepris ce travail autour d'Électre dans les années 1990 à la demande du Balladum Théâtre, qui s'était servi de certains fragments. Outre qu'il devait s'inspirer de la tragédie, l'entente stipulait qu'il devait aussi tâter de la forme du «road movie». Il en était ressorti frustré. Raison pour laquelle il s'était décidé à écrire une pièce d'un seul tenant. Manière de parler puisque Meurtres hors champ est constitué de onze séquences, librement reliées les unes aux autres. D'où sans doute, concède-t-il, le caractère étrange de l'ensemble, beaucoup rédigé à partir de rêves, ce qui en fait la plus singulière et la plus lyrique de ses pièces.

«C'est un réalisme perturbé par le rêve et par les éléments archaïques de la tragédie, explique-t-il. Comme cette femme qui arrive et qui repart, et qui est à la fois une sorte de clocharde et une héroïne tragique. Il y a aussi ce coryphée qui veut dire quelque chose du monde, qui essaie de fixer ça dans la langue mais n'y parvient pas. Par là, cette pièce devient énigmatique, comme les rêves le sont, avec un mélange de choses très parlées, très triviales, et d'autres encore plus lyriques, très poétiques.»

La langue comme champ de bataille

En fait, le théâtre de Durif en impose surtout en raison d'une approche rigoureuse du langage. Quand il écrivait sa pièce, il se rappelle qu'il travaillait surtout sur des voix, des rythmes, une musicalité de la langue. Il s'en répétait les répliques, un peu à haute voix, dans sa tête. Dans le tragique, ce qui l'intéresse, c'est surtout la possibilité d'une violence dans la langue. En revanche, le récit originel lui apparaît surtout comme un matériau à triturer, pour ne pas dire à malmener, comme je le lui fais remarquer. Pour sa part, l'auteur affirme que, condamné à reprendre des histoires qui existent déjà, il a surtout voulu jouer avec elles. De plus, à l'époque, l'influence de Heiner Müller était très forte. Le poète dramatique allemand a justement beaucoup marqué l'auteur de Meurtres hors champ.

Je lui confie que la lecture de sa pièce, à cause de son caractère désordonné, du regard désillusionné porté sur l'humanité et des allusions au monde forain, m'a fait penser au Woyzeck de Büchner. La référence plaît beaucoup à Eugène Durif, qui voit des similitudes entre sa pièce et celle de l'auteur allemand du début du XIXe siècle.

«Je suis obsédé par Woyzeck. C'est la pièce qui m'a amené à écrire du théâtre. Cette pièce est aussi une sorte de mystère. Büchner ne l'a jamais terminée. Ces fragments, dont nous ne connaissons pas l'ordre exact, offrent des possibilités illimitées. J'aime beaucoup le côté forain, la scène du bonimenteur, entre autres. Ce type de théâtre, un peu maladroit tout en étant poétique et assorti d'une adresse particulière au public, m'intéresse beaucoup... Et puis, avec Büchner apparaît brusquement un personnage populaire qui devient, malgré lui, un héros tragique.»

Interrogé au sujet de la manière dont sa pièce peut être jouée, Eugène Durif ne se mouille pas. Il avoue qu'il n'en sait rien. Il trouve même très chouette de ne pas avoir à la monter. Par le passé, il en a vu deux mises en scène en France. Il spécifie qu'elles étaient très différentes l'une de l'autre. Il se souvient également que la pièce divisait le public, qui adorait ou détestait.

La fin d'un cycle

Il se demande naturellement ce qu'en fera la directrice de l'Opsis, Luce Pelletier. Il dit avoir apprécié ce qu'il sait de son approche lors des rares contacts qu'ils ont eus au sujet de la pièce. Il note que ses questions étaient très pertinentes. Il regrette seulement de ne pas avoir pu obtenir d'aide pour venir assister au spectacle. Il remarque que les autorités culturelles françaises paraissent plus enclines à favoriser les voyages des metteurs en scène que ceux des auteurs. Quand je l'informe de la distribution de très haut niveau réunie pour jouer son texte, laquelle comprend Isabelle Roy, Paul Savoie, Éric Paulhus et Francis Ducharme, il n'exclut pas de venir au tout dernier moment, s'il arrive à «se débrouiller».

Dernière production du cycle Oreste de l'Opsis, Meurtres hors champ tranche avec une autre partie de l'oeuvre d'Eugène Durif, plus axée sur la dérision. Ceux et celles qui l'ont vu jouer dans Quel est ce sexe qu'ont les anges?, le spectacle-conférence qu'il a donné au Carrefour international de Québec en 1998, découvriront une nouvelle facette de l'homme de théâtre. René Gagnon avait aussi mis en scène Le Petit Bois de Durif à l'Espace Go en mars 1993. La critique avait reçu très favorablement le texte, moins son interprétation, et le fait qu'il s'agissait d'un objet théâtral excessivement léché.

La réaction pourrait être différente avec Meurtres hors champ, dont les résonances guerrières — on y dépeint le retour à la vie normale de deux soldats — tombent dans un tout autre terreau. Et si, de nouveau, le spectacle divisait le public? Eugène Durif ne s'en plaindrait pas, lui pour qui ce semble être une preuve de la vitalité du théâtre que de susciter des réactions tranchées.

Collaborateur du Devoir