Théâtre - Pour laisser surgir la pensée...

On connaît très peu le théâtre symboliste. Pour la majorité des amateurs, cela se résume en fait à l'époustouflante «fantasmagorie» de Denis Marleau sur Les Aveugles de Maeterlinck. Ou, plus souvent, à un paragraphe lu quelque part dans un gros livre racontant l'histoire du théâtre en Occident.

Pourtant, le jeune metteur en scène assis devant moi dans un café du centre-ville travaille en intermittence depuis quatre ans au type même du drame symboliste: Axël, de Villiers de l'Isle Adam. Cette production du Théâtre Péril prendra l'affiche au théâtre Prospero dans quelques jours et Christian Lapointe a tenté de m'expliquer ce qui l'a mené à monter ce texte qui n'a jusqu'ici connu que sept représentations depuis sa création à Paris en 1894...

Un monument

«C'est par le poète et dramaturge irlandais William Butler Yeats [Prix Nobel de littérature en 1923] que je suis venu à Villiers de l'Isle Adam. Yeats, qui est un écrivain essentiel que j'ai monté à deux reprises déjà — Le Seuil du palais du roi, en 2003, et Trilogie, en 2001 — avec le Théâtre Péril. C'est lui qui cite quelque part une phrase d'Axël, qu'il a vue lors de sa création à Paris, et, je l'avoue, cela m'a complètement allumé.»

Cette phrase est assez percutante, c'est le moins que l'on puisse dire. Cela va comme suit: «Vivre? Les serviteurs feront cela pour nous.» C'est à partir de ce moment que Christian Lapointe décide de creuser l'oeuvre de Villiers de l'Isle Adam. Il commence par Axël, puis il lit tout dans l'édition de la Pléiade. Rapidement, il est «subjugué».

«Ce fut une grande révélation pour moi: l'oeuvre de Villiers de l'Isle Adam est dense, colossale! C'est une sorte de monument qui oblige à l'humilité... et j'ai tout de suite su que j'allais faire quelque chose avec ce texte réputé "in-présentable"... C'était il y a quatre ans. Quatre ans que je réfléchis là-dessus, que je me demande comment adapter ce monument en évitant de tomber dans le théâtre cérémonial masqué cher à Yeats. Et nous voilà à sept jours de la première et, même si j'ai coupé près de 200 pages du texte pour n'en garder que la colonne vertébrale, on se dirige vers un spectacle d'au moins deux heures quinze, sans entracte... »

Lorsque je lui demande comment décrire le théâtre symboliste, il parle d'une sorte «d'esthétique du surgissement». «C'est un théâtre "distancié". On le verra autant dans le jeu des acteurs que dans la facture globale du spectacle, scéno, décor, etc. Un théâtre qui passe par l'évocation beaucoup plus que par l'illustration. On n'y fait jamais, par exemple, ce que l'on dit; comme dans Les Aveugles, où ce ne sont que des images que l'on voit sur scène. Rien de réaliste ici; le théâtre symboliste laisse passer la pensée. C'est le lieu du développement d'une pensée. Et l'acteur devient dans ce contexte une sorte de passeur; il ne joue pas la situation, il l'évoque. L'acteur n'est pas "quotidien", il est plus grand que nature. Après un mois de travail autour d'une table, j'ai dit aux comédiens qu'il fallait que leur personnage les joue et non l'inverse. Qu'ils devaient laisser passer le texte à travers leur corps... Mon rôle à moi, comme metteur en scène, est de les empêcher d'en faire trop et de faire en sorte que la pensée, que le propos du texte surgisse... »

Dans ce Axël qui s'installe dès mardi dans la grande salle chez Prospero pour une série de 10 représentations avant de poursuivre pour 15 autres au Périscope, à Québec, Christian Lapointe a donc choisi de travailler avec des comédiens plutôt qu'avec des masques. Peter Batakliev, Lise Castonguay, Denis Lavalou et Paul Savoie seront là, bien en chair sur scène, dans un décor à demi virtuel construit à coups de projections qui, bien sûr, évoqueront, plutôt que de décrire, le sombre château dans lequel prend forme le drame de Villiers de l'Isle Adam.

Dense

Christian Lapointe est un jeune homme étonnant. Au départ, il m'a tout de suite abordé en déroulant une sorte de page-plage blanche entre nous, prêt à tout y mettre. Vibrant. Intense. Ouvert. Intransigeant aussi par moments, cassant plutôt, cela va de soi. Il a beaucoup parlé, enflammé bien sûr par cet «accouchement» qu'il dit ne pas être «douloureux», mais qui lui triture l'estomac... On l'aura peut-être deviné, c'est un jeune metteur en scène qui se spécialise dans les trucs non jouables.

Il était finaliste aux Masques en 2003 pour Sur le seuil du palais du roi de Yeates. Il travaille régulièrement aux laboratoires du Carrefour international de théâtre de Québec, pour lequel il prépare «un show sur la combustion humaine spontanée», rien de moins. En 2004, il a monté un petit texte de Gauvreau écrit dans le langage exploréen: Faisceau d'épingles de verre. Dans quelques semaines à peine, une fois Axël volant de ses propres ailes, il part en Australie pour y remonter cet objet théâtral non identifiable, avec des danseurs cette fois. Il a travaillé aussi au Vietnam et, malgré son jeune âge, il a déjà monté Koltès, Sarah Kane, Tennessee Williams et Horowitz. Pas étonnant de l'entendre confier que, pour lui, le théâtre est une sorte de quête alchimique...

«Mais il ne faut pas croire, reprend-il, que le texte de Villiers de l'Isle Adam est réservé à des happy few, à une petite élite. Pas du tout! C'est un texte dense, oui, mais on pourra y suivre une histoire toute simple: celle de deux jeunes gens qui refusent l'endoctrinement. Ils vivent quelque part dans le passé tout autant que dans le futur — il ne faut pas oublier que Villiers de l'Isle Adam était un visionnaire —, dans une sorte de non-lieu, et l'intensité de leur passion les fait s'opposer à tout compromis. C'est un texte qui parle de mort et de suicide, qui nous ramène à l'essence même de la condition humaine. Ça se termine par une sorte de catharsis laissant entendre le bourdonnement de la vie à l'extérieur du plateau... »

Est-ce que tout cela ne sera pas un peu déroutant? Lapointe soutient que non. «Même si Villiers de l'Isle Adam disait d'Axël que c'était un "récit dramatique en prose", nous sommes au théâtre, pas à la Société des arts technologiques (SAT)! Les spectateurs ne perdront pas tous leurs repères habituels. Certains seront peut-être surpris par l'incroyable poids des mots de cet écrivain fabuleux, mais la production est aussi une sorte de massage pour l'oeil et pour l'oreille, et je pense qu'on accédera au sens par les sens. Le spectateur a d'ailleurs un rôle important à jouer. Parce que si, pour le metteur en scène, monter du théâtre symboliste implique une complète réécriture de l'oeuvre, le spectateur est invité à y plonger puis à tenter d'en sortir indemne.»

Souvenons-nous en...