Théâtre - Plonger dans le vrai

Ah! les classiques... Joués à l'intégrale ou servis aux goûts du jour, donnés en costumes d'époque dans des décors grandiloquents ou tout nus sur des scènes vides, ils parviennent encore à nous toucher par-delà les siècles et le changement permanent des conventions dans lequel baigne le «beau milieu». Et chaque année, l'un d'eux, sinon plusieurs, réussit à provoquer une onde de choc.

À quoi tient cette pertinence, me demandais-je l'autre soir, encore étourdi, à la sortie du Britannicus agressivement mis en scène par Martin Faucher — et malgré le fait que Ron Fournier sévisse dans le taxi me ramenant à la maison. Comment expliquer «l'actualité» et le «mordant» d'un texte écrit il y a des siècles et parfois même des millénaires?

Le sujet? Lovée dans les alexandrins de Britannicus se cache une lutte de pouvoir, bien sûr, et cela en fera un sujet éternellement actuel tant qu'il y aura des humains sur cette Terre. Et dans les déchirements d'Antigone, il n'est pas difficile de lire la hauteur de choix moraux que nous avons aujourd'hui beaucoup de difficulté à faire sinon même à comprendre. Quant à la soumission du Malade imaginaire aux dogmes de ce qui portait le nom de médecine à l'époque de Molière, on peut facilement la transposer de nos jours dans plusieurs secteurs de nos activités les plus bêtement quotidiennes. Donc, oui, le sujet.

Mais la langue? Souvent ampoulée, pleine des formules convenues qu'on n'utilise plus que pour s'en moquer, de constantes références à des modèles de l'histoire et de la mythologie qui ne veulent plus rien dire pour le commun des mortels, la langue lourde, plaquée, plâtrée, pffttt!... Mais la langue brillante aussi, surprenante dans les détours de vers et dans ces rythmes qu'elle décline parfois à vous en faire perdre le souffle. Ces fulgurances qui vous sautent aux yeux sans prévenir et qui frappent droit au coeur chez Racine. Ces dénonciations ciselées dans le vif chez Molière ou même Sophocle, qui savent s'insinuer en de longues irrésistibles phrases précisément là où ça fait mal...

Et le regard. La lecture qu'on fait de ces textes d'un autre âge, la mise en scène dans laquelle on les livre dans le plaisir ou la rigueur. Dans les liens grouillants que ces vers tissent avec la condition des hommes et des femmes d'aujourd'hui. Dans cette intelligence profonde du texte qui nous fait voir Argan comme un accro à l'affection tout autant qu'aux pilules et Néron au moment où, ado névrosé affirmant sa puissance dans la vengeance et dans le sang, il ne pourra jamais plus laver ses crimes qu'en en commettant d'autres toujours plus outrageants. C'est ce qui s'appelle plonger dans le vif du sujet. C'est ce qui s'appelle plonger dans le vrai...

Cette saison déjà, on a eu droit à Sophocle, Shakespeare, Molière et Racine — ce qui n'est surtout pas exceptionnel, voyez le calendrier des saisons passées. Pourtant, deux fois et demie sur quatre, ces «vieux» classiques auront réussi à me faire remettre en question des choses avec lesquelles je vis tous les jours. Ils auront réussi à changer ma vie et à me toucher profondément. Beaucoup plus, tiens, que ne le fera jamais Ron Fournier!

Et là-dessus, passons à un autre appel...

Une tendance encourageante

Il faut le reconnaître: la direction du Théâtre du Nouveau Monde (TNM) sait parfois tirer profit du succès. Malgré la règle tacite des 25 représentations qui est pratiquée dans le milieu, elle a su, au cours des dernières années, sentir le vent tourner favorablement.

C'est ainsi qu'elle a repris L'Odyssée et Don Quichotte, des productions flamboyantes qui méritaient certes d'être vues par le plus de spectateurs possible. Et c'est aussi ce qui arrivera, on le sait depuis le milieu de la semaine dernière, avec Le Malade imaginaire qui triomphe depuis quelques semaines dans la mise en scène «intégrale» de Carl Béchard. Le Malade sera en effet repris du 7 au 16 décembre 2006 avec la même équipe. Dix représentations de plus, ce n'est pas le bout du monde, mais c'est mieux que rien. Et, bien sûr, on ne peut que s'en réjouir.

Remarquez que la tendance amorcée il y a environ quatre ou cinq ans se fait de plus en plus ferme. Il est de moins en moins rare maintenant qu'on reprenne les spectacles qui marchent très fort. Dès demain, par exemple, La Licorne reprend, dans le cadre de sa saison régulière, une série de représentations de Cette fille-là, qui avait connu un succès monstre l'an dernier. Début mars, on revient avec le bouleversant Gagarin Way de Gregory Burke — que nous avions eu le bonheur de vous présenter en entrevue il y a deux ans lors de la création de la pièce. Après avoir brûlé les planches dans le petit local de l'avenue Papineau, Gagarin Way, comme Cette fille-là, avait connu une impressionnante tournée un peu partout en province — comme la plupart des grands succès de la maison, il faut le souligner — et je suis prêt à parier qu'on fera encore salle comble lorsque les deux spectacles reprendront l'affiche. Évidemment, La Licorne, c'est La Licorne, et il y a des années où Jean-Denis Leduc donne l'impression de savoir précisément ce qu'il fait et pourquoi il le fait. On pourrait commencer à croire que l'exception est en train de devenir peu à peu la règle.

Parce que le TNM s'y est mis aussi, on l'a dit. Et Duceppe également, qui a pris l'habitude de faire tourner son gros succès de la saison en province. Plus modestement, le Quat'Sous et le Théâtre d'Aujourd'hui (TdA) ont fait leur part cette année dans ce derby de l'accessibilité en coproduisant chacun un spectacle avec le Théâtre des Gens d'en bas, du Bic. Bref, la tendance est lancée et on peut penser qu'elle ira en s'affirmant davantage. Peut-être même, qui sait, la naissance d'un véritable réseau de tournée alimenté par les grandes compagnies, y compris le Trident et le Théâtre français, et les moyennes (Quat'Sous, TdA, NTE, Licorne) est-elle plus que jamais à nos portes. Tous les amateurs de théâtre du Québec ne pourraient qu'en profiter.

En vrac

- La dernière Soirée des Masques avait récompensé, on s'en souviendra peut-être, le travail de la compagnie LIF:T en remettant son Prix d'interprétation masculine et celui du texte original à son directeur, Alexandre Goyette, pour King Dave. Voici que LIF:T revient à la charge avec le troisième spectacle de sa courte histoire, Pièce d'identité, de l'auteur et metteur en scène Christian Fortin. On parle d'un «roadtrip théâtral à la fois drôle et audacieux, voyageant de Montréal à l'Arizona et jouant dans le temps en passant de l'Expo 67 à la veille de l'an 2000». Fondé dans le but de privilégier un théâtre de création, contemporain et accessible, LIF:T, comme le précise le communiqué envoyé aux journaux, continue d'explorer ici les thèmes de l'identité, du besoin de reconnaissance et d'amour. Pièce d'identité prendra l'affiche à l'Espace Geordie (4001, rue Berri), du 21 février au 11 mars 2006, à 20 h.

- Vite, vite. Deux nouveaux spectacles jeunes publics à voir en fin de semaine. Samedi, la Maison de la culture du Plateau Mont-Royal présente Le Club social des enfants du petit Jésus, la dernière création du Théâtre Bluff qui s'adresse à des spectateurs de 12 à 15 ans. À Beloeil, dimanche à 15h, l'Arrière Scène donne pour les 6 à 10 ans une représentation de La Guerre des mouches, une production du Théâtre Quatre/Corps.