Théâtre - Visiteur d'un soir

Il faut aimer le danger pour accepter l'invitation lancée par les artisans de La Chambre d'amis. Car le péril est presque aussi grand pour le public que pour l'acteur qui se prête à ce jeu théâtral inédit. D'un côté, l'acteur invité ne sait rien de la pièce dans laquelle il est pourtant appelé à évoluer. À l'exception d'une réplique déterminée à l'avance, il est limité à des réactions muettes et doit consentir à ce que lui demande un couple qui le reçoit au cours d'une visite de plusieurs pièces d'une maison en rénovation. De l'autre, le spectateur, mis au courant du contrat passé entre les deux parties, observe comment le visiteur du soir relève le défi de pénétrer dans l'intimité d'inconnus, disons-le, un peu sonnés.

Selon que l'on a l'âme métaphorique, perverse ou sceptique, on interprétera et réagira différemment à cette proposition théâtrale. Mais on ne pourra pas accuser ceux qui l'ont concoctée de ne pas être allés jusqu'au bout de leur idée. À partir de la situation initiale d'un couple qui ouvre ses portes à un animateur-vedette après avoir gagné un concours radiophonique s'engage un parcours bien balisé, mais où les dérapages demeurent possibles. La complicité, de toutes parts, s'avère, par conséquent, une question de survie. Et tous doivent sans cesse s'adapter à une situation théâtrale qui fait de l'inconfort et de la capacité à réagir de l'invité deux ingrédients déterminants.

Si la formule dramatique est ingénieuse, les dialogues, fertiles en calembours et en doubles sens, hésitent entre préciosité et facilité. La même dualité se retrouve chez ce mari (Vincent Champoux, pince-sans-rire) et cette femme (Édith Paquet, hyper souriante) qui, tout en ayant l'air de banlieusards typiques, entichés de rénovation et de température, parlent à la française et agissent comme des personnages de boulevard. La chose ajoute ainsi une couche d'artificialité supplémentaire à cet exercice de voltige théâtrale.

Un équilibre délicat, variable d'un soir à l'autre, certainement, s'établit forcément ici entre deux verbomoteurs impénitents et un muet dont les expressions faciales et corporelles deviennent d'une importance cruciale. Interaction contrôlée qui garantit au public un rôle actif dont il est loin de se plaindre. Moins évidente est la position de l'acteur invité. La représentation à laquelle j'ai assisté, c'était René-Richard Cyr. Il s'est prêté de bonne grâce à cette visite inhabituelle. Il a même fabriqué quelques jeux de scène amusants. À d'autres moments, on lisait cependant son malaise d'être l'otage de démêlés conjugaux et d'un carcan dramatique, à certains égards intimidants. Au bout du compte, La Chambre d'Amis se rapproche de certaines expériences tentées au Nouveau Théâtre Expérimental. En outre, l'unicité de la représentation est assurée et la liste des invités, qui comprend Marc Labrèche, a de quoi épater. Reste à savoir si la perspective d'imaginer un étranger, prisonnier toute une soirée d'un drôle de couple vous amuse ou vous terrifie.

Collaborateur du Devoir