Théâtre - Sur la ligne du risque

Vous prenez un couple qui s'engueule sur scène, et même quinze ou trente fois plutôt qu'une. Et, chaque fois, devant un invité différent, là, sur scène avec eux. Ajoutez le fait que, tout comme les spectateurs, cet invité ne sait pas du tout ce qui va se passer...

Au premier abord, c'est la structure de la chose qui frappe. À chaque représentation, un invité différent vient rejoindre les deux comédiens, Édith Paquet et Vincent Champoux. Il arrive en même temps que les spectateurs et monte sur scène au début de la représentation. Il n'a jamais répété avec les comédiens, il n'a pas lu non plus le texte de la pièce.

Dans le programme, on aura appris que le couple a gagné un concours radiophonique et qu'il attend la visite d'un animateur-vedette. En fait, tout ce que l'on sait, c'est que lorsque l'invité se présentera, il n'aura qu'une réplique à prononcer, une seule: le metteur en scène la lui communique une heure avant le spectacle en lui donnant des cues lui permettant d'identifier clairement le moment où il devra intervenir.

Une réplique, donc; pas un mot de plus. On ne s'en étonnera finalement pas trop puisque le couple est particulièrement volubile et met un zèle fou à combler le moindre silence... L'invité peut s'asseoir, se lever quand il veut, s'effacer complètement ou encore talonner systématiquement Édith Paquet et Vincent Champoux, qui sont sur scène les hôtes de la soirée; tout cela est permis, pourvu que l'invité ne prononce pas un mot de plus que sa réplique. Les deux comédiens jouent donc une sorte de «texte blanc», alors que le sous-texte est différent d'une représentation à l'autre. Voilà le contexte général de La Chambre d'amis, un texte de Vincent Champoux mis en scène par Stéphan Allard qui a déjà connu deux séries de représentations triomphales à Québec, en 1998 d'abord, puis l'an dernier. Mais c'est loin d'être tout...

L'élément chaotique

Dans le hall d'entrée du Théâtre d'Aujourd'hui, le metteur en scène Stéphan Allard et les deux comédiens sont à m'expliquer le plaisir fou et le défi incroyablement stimulant qu'est La Chambre d'amis. «C'est une pièce structurée de A à Z, dit Champoux. L'itinéraire est toujours le même, il faut nous rendre au même endroit quoi qu'il arrive, mais le voyage est différent, chaque fois selon l'invité, puisque nous adaptons notre jeu à sa présence. L'invité est complètement intégré à l'histoire: c'est en quelque sorte l'élément chaotique qui vient donner une couleur différente chaque soir en provoquant les réactions des deux acteurs.»

Stéphan Allard souligne que la pièce est malgré tout tributaire de la lecture qu'en fait l'invité et qu'en ce sens aussi le spectacle n'est jamais le même. «L'invité prend parfois plus ou moins de place tout en respectant les consignes; même s'il ne dit pas un mot, il peut être très présent ou, au contraire, plutôt indifférent à mesure qu'il découvre l'intrigue de la pièce en même temps que les spectateurs.» Édith Paquet précisera, elle, que cet invité symbolise l'inconnu dans le couple et que son type de présence aura sur lui un impact direct. «Mais jamais, précise-t-elle, il n'est question de le piéger.»

Il y a aussi le fait que certains invités sont plus délinquants que d'autres. On devine, par exemple, que la présence de Robert Lepage a dû marquer le spectacle auquel il a participé, l'automne dernier à Québec. On présume aussi que les gens qui trouveraient le moyen d'assister à la représentation du 9 février et à celle du 12 verraient deux spectacles complètement différents: même muets, Marc Labrèche et Robert Lalonde n'habitent pas une scène tout à fait de la même façon. Gilles Renaud, René-Richard Cyr, Pierre Curzi, Patrice Coquereau, Maxime Gaudette, Martin Drainville et les sept autres acteurs qui sont invités à la salle Jean-Claude-Germain, non plus.

Portrait de couple

Les trois complices rappellent aussi que La Chambre d'amis est toujours joué dans de petits espaces intimes, dans lesquels les spectateurs se sentent plus directement concernés. Le lien de complicité avec l'invité de la soirée y est encore plus étroit.

«Lorsque nous avons remonté le spectacle l'automne dernier, à Québec, poursuit l'auteur, nous nous sommes rendus compte qu'une spectatrice avait assisté à six des 15 représentations. Elle était venue le soir de la première et elle a tout de suite été curieuse de voir ce que cela allait donner avec un autre comédien. Je pense qu'on bénéficie de voir le spectacle plusieurs fois; on en ressent mieux tout le côté "piste d'hébertisme", toute la mécanique véritable du théâtre.» Champoux raconte aussi qu'il a beaucoup investi dans l'impro lorsqu'il était jeune comédien et que cela a influencé directement son texte, puisqu'il cherche toujours des façons d'amener l'acteur à être encore plus ancré dans le présent. Édith Paquet souligne de son côté le plaisir qui découle de ce type de jeu. «Pour une comédienne, c'est une occasion de se renouveler tous les soirs selon l'invité. C'est très excitant, comme lorsqu'on prend des risques; c'est palpitant et c'est dérangeant aussi. C'est une sorte de mise en danger permanente parce que tout peut aller dans tous les sens. Et ça débouche sur des moments de grâce exceptionnels aussi.» «Jusqu'ici, reprend Champoux, nous avons reçu une trentaine d'invités et on peut très certainement dire que nous n'avons jamais joué le même show.»

Ici, Stéphan Allard prend le micro — symboliquement, bien sûr — pour souligner que tout le succès de l'entreprise repose sur la qualité du texte de Vincent Champoux: «Il ne le dira pas, mais c'est un texte très fort, un portrait de couple extraordinaire même s'il n'est pas du tout joyeux. Le texte se tient solidement tout seul, sans invité. C'est l'histoire d'un couple qui s'assume mais qui vit dans le regard de l'autre. On assiste à la visite guidée de la maison impossible qu'ils habitent, un dédale de pièces en rénovation permanente, à l'image du couple qui va de rapiéçage en rapiéçage, de projet en projet, et dont le vernis finira par craquer.»

Vincent Champoux admet que cela se sent d'ailleurs beaucoup plus que dans la toute première version du texte: «J'ai retravaillé la structure de la pièce et, ensemble, nous avons aussi retravaillé l'interprétation en la resserrant. Comme dit Édith, nous avons maintenant l'âge de nos personnages; nous sommes plus sensibles comme acteurs, moins éparpillés. Nous allons plus à l'essentiel. Nous nous abandonnons plus qu'en 1998, nous sommes plus complices de cette valeur ajoutée qu'est la présence de l'invité. Et plus nous jouons, plus nous nous rendons compte que le concept est très riche, presque inépuisable; c'est un peu comme faire de l'impro dans une langue étrangère dans un pays qu'on ne connaît pas... D'ailleurs, il est fort possible qu'il fasse "des petits"». Ils n'ont pas voulu en dire plus là-dessus, laissant deviner qu'ils préparent déjà autre chose... Motus et bouches cousues. Mais que le projet prenne forme ou non, nos trois larrons se sentent privilégiés de participer, à chaque représentation de La Chambre d'amis, à un événement unique et multiple tout à la fois...

Le Devoir

LA CHAMBRE D'AMIS

Texte de Vincent Champoux. Mise en scène de Stéphan Allard. Avec Vincent Champoux et Édith Paquet. À la salle Jean-Claude-Germain du Théâtre d'Aujourd'hui les jeudi, vendredi, samedi et dimanche jusqu'au 19 février.