Théâtre - Entre la prière et le souvenir

Depuis sa création en anglais à Montréal en novembre 2001, Bhopal a fait du chemin. Cette pièce de Rahul Varma (L'Affaire Fahardi) a été traduite en hindi et montrée dans la ville même où la catastrophe environnementale a eu lieu. Elle atterrit aujourd'hui à l'Espace libre, produite par le Théâtre Sortie de secours, dont le mandat artistique vise notamment à «mettre en relief l'influence positive du multiculturalisme dans notre société». Naturellement, cet exemple de théâtre documentaire à la canadienne ressort transformé de ce parcours. Pour le mieux? Difficile de trancher.

Regardons-y de plus près. Je garde de la version originale le souvenir d'un bric-à-brac inspiré. On ne se perdait pas en subtilités pour dépeindre une tragédie dont le caractère dramatique était clairement souligné. Plus polie, la version actuelle, dont Paul Lefebvre signe le texte français, convoque certes des personnages moins rudimentaires. Mais le mélange de bonne volonté et de maladresse qui semble émaner de ces êtres intimement mêlés à l'«accident» noie un peu le poisson. De plus, cette nouvelle mouture me semble désormais chercher à (trop?) humaniser la catastrophe tandis que la mise en scène de Philippe Soldevila ancre plus à fond la représentation dans la tradition indienne en s'inspirant de sa musique et de ses danses. Ce double mouvement tient le spectateur à distance et en fait un observateur intéressé des événements mais peut-être moins indigné qu'il le devrait. C'est paradoxal.

En outre, comme la recherche formelle est plus poussée, la disparité de l'interprétation m'a davantage gêné. Passons rapidement sur les bredouillements de Pierre Gauvreau qu'explique la nervosité d'une première médiatique et qui, autrement, se tire correctement d'affaire dans le rôle d'Anderson, le p.-d.g. d'Union Carbide. Mais pourquoi diable Richard Lemire adopte-t-il cet accent français affecté, pimenté d'inflexions étrangères indéterminées sur certaines fins de syllabe? Ce détail agaçant, jumelé au manque chronique de confiance en soi du dirigeant qu'il incarne, décrédibilise un drame dont Devraj s'avère le principal responsable. Prasun Lala crée pour sa part un politicien à l'ancienne mais féru de développement, coloré et pittoresque. Assurées s'avèrent également les femmes de la distribution, de la fonctionnaire Sauvé (France Larochelle) à la bien-nommée médecin humanitaire Labonté (Marie-France Tanguay) en passant par Madiha, la défenderesse acharnée de la compagnie (Tova Roy, ridicule et touchante), sans oublier la représentante des victimes et femme du peuple, Izzat (Shalini Lal).

Philippe Soldevila a aussi choisi d'esthétiser la facture sommaire du théâtre documentaire grâce à la présence en scène d'une danseuse et de deux musiciens dont les prestations s'intègrent adéquatement à celles des acteurs. Bhopal acquiert par là certains des traits d'une cérémonie de guérison qu'accentue encore la sorte de prière qu'Izzat adresse à la toute fin à la dépouille du docteur Labonté. Or une production théâtrale doit-elle nous consoler d'un tel gâchis ou, au contraire, en perpétuer la mémoire? Ce récit d'une catastrophe oubliée, d'une écoute agréable, essaie de faire les deux à la fois. L'expérience nous apprend que le mieux est parfois l'ennemi du bien.

Collaborateur du Devoir