Théâtre - Le règne du «cucul»

L'écrivain polonais Witold Gombrowicz n'a peut-être pas connu les dérives culturelles de ce début de XXe siècle, mais il en avait vu assez à la fin des années 1930 pour constater que le règne du cucul était en train de s'installer à demeure. Il en rend compte de manière éloquente et colorée dans Ferdydurke, où un trentenaire retombe en enfance plutôt que de devenir un homme. Après une première esquisse à l'automne 2004, Carmen Jolin livre la version complète de son adaptation de ce roman satirique au théâtre Prospero. Et ce n'est pas parce qu'on rit que c'est drôle.

Or, s'il n'est pas parfait, ce spectacle donne tout de même de bonnes raisons au spectateur de se réjouir. La première? Il est heureux qu'un groupe de travail, armé de moyens dérisoires, réussisse à rendre accessible une oeuvre touffue, uniquement à l'aide de chaises et de menus accessoires. Le reste, dans le goût du Groupe de la Veillée, doit passer par le geste. En fait, ce style de jeu convient tout à fait à la régression qui frappe Jojo et l'entraîne sur la pente glissante de l'immaturité.

Trois grands tableaux visent à restituer l'essentiel du roman: le retour sur les bancs d'école du héros, la pension dans une famille bourgeoise où il joue un tour pendable et la visite au manoir de sa tante en compagnie d'un camarade. Trois étapes où la pression sociale fait son oeuvre. Processus délibérément grossi et rendu absurde par le romancier et relayé efficacement ici par une équipe théâtrale endiablée. En effet, les interprètes sont si bien emportés par les bousculades et le caractère grotesque du récit que le niveau sonore dépasse parfois la limite acceptable.

On l'oublie lorsque l'intensité dramatique est au rendez-vous. Cela se produit lors des explications sur les grands poètes de l'institutrice (Claire Gagnon, d'une incompétence convaincante), de l'incursion burlesque de T. Pimko (Bernard Carez, pédant ridicule) et de Kopyrda dans la chambre de la fille de Mme Lejeune (Anouk Simard, bourgeoise à souhait) et au moment de la fessée donnée à Mendius (Vincent Magnat) et au serviteur dont il s'entiche (Frédéric Lavallée, polyvalent).

Dans l'ensemble, quoique disparate, la distribution est à la hauteur. Avec un petit avantage peut-être pour Jean Turcotte, dont la souplesse corporelle et verbale est mise à profit dans plusieurs rôles. Carmen Jolin ne s'y est pas trompée qui a su en tirer un parti surprenant au beau milieu de sa mise en scène. Par surcroît, elle relève un défi audacieux en donnant forme à la charge de Gombrowicz contre l'effet dépersonnalisant de l'éducation et des discours à la mode. En outre, elle ne semble pas avoir été tentée par le conseil du héros de Ferdydurke qui, à la fin du roman et en désespoir de cause, conseillait la fuite. Gagné par le désespoir, il s'écrie même: «Mais contre le cucul, il n'y a pas de refuge.» Plutôt que de s'enfuir, Jolin en a tiré une ruade à sa façon. Pied de nez supplémentaire à la médiocrité ambiante qui, elle, n'est jamais à court de moyens.

Collaborateur du Devoir