Théâtre - La route est longue

Était-il vraiment indispensable d'adapter le seul roman de Wajdi Mouawad à la scène? La question se pose au sortir du Théâtre d'Aujourd'hui où on l'a transformé en un récit-fleuve qui dure plus de deux heures. Et Visage retrouvé aurait certainement paru beaucoup long encore s'il avait été défendu par un autre comédien que Marc Béland. Interprète de prédilection des oeuvres impossibles, on sait qu'il trouverait le moyen de s'en sortir même s'il devait réciter à la suite tous les panneaux de l'autoroute 20.

Premièrement, Visage retrouvé offre un air de déjà-vu marqué avec d'autres ouvrages que Mouawad a écrits spécifiquement pour la scène. À la différence près que, dans ses pièces, l'aventure intérieure du protagoniste est théâtralisée et que ceux et celles qui s'opposent à sa révolte ont véritablement voix au chapitre. Or, ces obstacles deviennent quantité négligeable chez un héros avant tout occupé à véhiculer son point de vue tel que le propose le romancier et poète dramatique dans un récit passablement autobiographique. Cette partialité, cette univocité en réduisent l'intérêt dramatique et lui confèrent un caractère prévisible, surtout si, comme c'est mon cas, l'univers de l'auteur de Littoral est très familier au spectateur. Autre signe qui ne trompe pas, qui aurait envie d'aller lire le texte original quand il a l'impression de tout savoir d'un récit?

Difficile pour moi de juger si l'adaptatrice, Marie-Louise Leblanc, de même que le metteur en scène, Marcel Pomerlo, ont voulu rester trop fidèle au roman. Je constate simplement qu'en dépit de sa pertinence — lutte de Wahab pour retrouver un visage annihilé par la peur et la colère qu'a jetées la guerre dans sa vie — on peine à le suivre aux trois étapes cruciales que sont l'enfance, l'adolescence et l'entrée dans l'âge adulte. Trop de détails viennent diluer le cours d'un monologue qui contient seulement trois ou quatre véritables moments d'intensité. Or, la scène de l'autobus, celle de la transformation des 14 ans, la rencontre du sage et la mort de la mère sont très éloignées les unes des autres. Pourquoi?

Le rideau de scène très imposant, l'immense plateau presque vide, la bâche, les tapis, le blouson et la chaise, baignés dans une lumière soignée, me semblent enjoliver plus que nécessaire un parcours dont l'âpreté passe dès lors au second plan. Comme cet espace monumental est loin du bric-à-brac inspiré qui présidait à L'Inoublié, le mémorable solo dans lequel Marcel Pomerlo, dans un registre moins solennel, avait réussi à obtenir bien plus de complicité de la part du public.

Les indéfectibles fans de Marc Béland ne se laisseront sans doute pas arrêter pour si peu. D'autant que l'inimitable comédien se fait rare à la scène, choisissant chaque fois ses projets avec beaucoup de circonspection. Nul ne niera sa justesse aux trois âges de Wahab ni la souplesse qu'il démontre à démêler l'écheveau des identités successives dans lesquelles s'empêtre le héros. On me permettra cependant de préférer au conteur l'acteur dont le verbe et le corps irradient dans l'échange avec des partenaires, quels qu'ils soient.

Collaborateur du Devoir