Tant que la viande tiendra

Les guitaristes Ron Wood et Keith Richards au cours d’un concert à Moncton, au Nouveau-Brunswick, en septembre 2005.
Photo: Agence Reuters Les guitaristes Ron Wood et Keith Richards au cours d’un concert à Moncton, au Nouveau-Brunswick, en septembre 2005.

Ni tombées ni tombales, les vieilles pierres. Décidément, pas encore. Trois ans après la triomphale tournée Forty Licks, revoilà les Stones en ville. Sexagénaires, plus crevassés que le Grand Canyon, plus érodés que les menhirs de Stonehenge, mais de nouveau triomphants: la tournée A Bigger Bang, amorcée à Boston en mai dernier, détient déjà le record de recettes pour 2005. Et c'est reparti pour tout 2006. Tentative d'explication.

Il y a déjà longtemps, douze, quinze ans, nous nous amusions ferme, entre collègues, à imaginer ce que serait le show des Stones arrivés à l'âge d'or. En tournée dans les centres d'accueil, forcément. Le pied de micro de Mick lui servait de poteau pour le soluté, et le petit sac auquel on lui avait branché le tube digestif conférait à son refrain le plus emblématique — I Can't Get No Satisfaction — un sens plus pratico-pratique. On imaginait le pacemaker de Keith tirant son jus d'un vieil ampli à lampes, sur l'air de Start Me Up. Un brin méchamment, on casait Charlie et sa batterie dans un placard à balais où, devenu sénile, il tapait inlassablement sur sa cloche à vache le rythme de Honky Tonk Women. Et Ronnie? Curieusement, il n'avait pas changé du tout. Les spectateurs — les bénéficiaires — n'applaudissaient pas, faute d'énergie, mais agitaient leur pilulier. Ah ah.

Nous voilà en 2006. Ah? Les Stones désormais sexagénaires — moyenne de 62 ans, dont 40 en tant que Rolling Stones — rappliquent le 10 janvier à Montréal, au coeur d'une 31e tournée mondiale qui, lancée au printemps, a déjà rapporté l'équivalent de 190 millions de dollars canadiens, aboulés par quelque 1,2 million de spectateurs: plus que la tournée Vertigo de U2. Plus que quiconque, en fait. Tout le pan européen reste à venir, sans compter l'événementiel spectacle de la mi-temps au Super Bowl XL, le 5 février prochain. Pas exactement un centre d'accueil.

Il n'y a toujours pas un milligramme de gras dans le corps tout en nerfs de Mick Jagger, et Keith Richards se couche encore plus tard que le reste des humains normalement constitués. Certes, Charlie Watts a combattu — et vaincu — un cancer de la gorge, mais il est fidèle au poste et sa frappe n'a pas molli. Et Ronnie Wood? Il ne rate jamais un riff et continue de vendre ses mauvais portraits de rock stars à prix d'or dans chaque ville où passent les Stones (au Salon rouge du Musée Juste pour rire, du 10 au 15 janvier). Les Stones de 2006 jouent deux grosses heures, pendant lesquelles ils déclinent une vingtaine de titres, les incontournables pour moitié, mais aussi quelques fraîches pousses de l'album A Bigger Bang, quelques hommages sentis (à Ray Charles, The Night Time Is The Right Time, et à Otis Redding, Mr. Pitiful), ainsi que l'habituelle poignée de bonbons mélangés: Dead Flowers, Midnight Rambler, Live With Me, et même As Tears Go By, selon les soirs. Du gros calibre.

Alors quoi? Alors c'est tout simple. «S'ils vendent toujours des disques et places de concert, écrit Philippe Chevilley dans Les Échos, c'est parce que le public y croit encore; parce qu'ils sont devenus l'incarnation du rock.» Les Stones durent, et leur public, ce public d'enfants de l'après-guerre dont les premiers-nés de 1946 arrivent précisément cette année à la soixantaine, les suit justement parce qu'ils durent. Tels les Stones, les enfants du baby-boom tiennent mordicus à donner l'impression qu'ils mènent leur vie comme à l'adolescence: sur les chapeaux de roues. Born To Be Wild, comme chantait (et chante encore) John Kay avec Steppenwolf. «Tout écartillé dans Paris», comme chantait (et chante encore) Charlebois. Pas de péremption qui tienne. Entre les Stones et leurs fans existe ainsi une sorte de pacte, une ferme détermination commune de poursuivre l'aventure rock'n'roll tant que la viande tiendra (ou tant que la médecine moderne la recoudra). Pour les Stones, ça veut dire refaire le tour du monde tous les trois ans, pour prouver que c'est encore possible. Pour les boomers, ça veut dire aller voir et revoir les Stones, à tout prix (et quel prix!), pour prouver que c'est encore important. Une fidélité réciproque, fondamentalement rassurante: aller vérifier chaque fois que Mick bondit et que Keith plaque ses riffs, c'est repousser l'échéance. C'est le O.K. du docteur. Oui, on mourra tous un jour, mais pas tout de suite, et certainement pas avant l'ultime Jumping Jack Flash.

Le retour du rock stonien

Qui plus est, on ne peut même pas qualifier le rock tel que les Stones l'ont façonné et le pratiquent de passéiste, encore moins de ringard. Tout un tas de nouveaux groupes ont ramené au premier plan le rock façon Rolling Stones, à base de riffs de guitare décantés du blues électrique de Chicago. The Strokes, The Kills et autres White Stripes se réclament tous du rock'n'roots bien juteux des Stones de la période faste comprise entre Beggar's Banquet (1968) et le disque double Exile On Main St. (1972), et ce sont les chansons de cette époque-là — Sympathy For The Devil, You Can't Always Get What You Want, Honky Tonk Women, Brown Sugar, Tumbling Dice — qui constituent l'essentiel du show des Stones, tournée mondiale après tournée mondiale.

Logique. C'est en jouant ces titres-là soir après soir que les Stones proclament leur pertinence, de la même façon que Muddy Waters prouvait à chaque spectacle sa raison d'être en reprenant Mannish Boy (l'hymne national du blues, qui contient la fameuse exclamation «I'm a rolling stone!»). Héritiers naturels de Muddy Waters, Willie Dixon et autres Chuck Berry, ce sont eux qui fournissent depuis plus de trois décennies la mesure étalon. Malgré le gigantisme de leur machine à imprimer de l'argent, malgré le décor de scène invariablement plus grand que nature, les Stones demeurent l'archétype du groupe de garage: irrécupérables dans l'attitude (des «fouteurs de merde», précise le vétéran critique rock Philippe Manoeuvre dans Le Parisien), foncièrement brouillons dans l'exécution, viscéralement rock'n'roll dans la simplicité de l'approche guitares-basse-batterie (avec claviers et choeurs en purs compléments). «Jouer Jumping Jack Flash peut être une nouvelle expérience pour moi chaque soir», affirme Keith Richards sans gêne dans une récente livraison de Newsweek. «Mais je comprends les gens qui pensent que nous faisons semblant, après tout ce temps. Pourtant, c'est la fascination pour la musique qui est encore et toujours au coeur de ce groupe.» On est tenté de le croire. Au moins jusqu'à mardi soir.

Collaborateur du Devoir