Le bécot d'adieu de Bécaud fils

Suite. C'est le titre du nouveau Bécaud. Suite? Quelle suite? Gilbert Bécaud n'a-t-il pas définitivement coupé le courant à 100 000 volts en décembre 2001? N'a-t-on pas eu droit aux ultimes maquettes et aux chansons de la dernière heure sur l'éponyme album posthume de 2002? Alors quoi, la suite? Non, ce n'est pas Bécaud lui-même qui, d'en dessous, irrigue de cognac les cerisiers. C'est le fils Bécaud, Gaya, aujourd'hui programmateur de radio, qui s'est mis martel en tête de rafraîchir certains titres moins universellement connus du paternel, 11 titres dénichés sur des albums relativement récents ou relativement anciens, couvrant un pan de carrière d'à peu près un quart de siècle, histoire de leur donner un destin digne. Pour ce faire, le fiston détenteur des bandes multipistes, avec l'aide de la technologie moderne, y est allé franco: il a isolé les pistes de voix et chargé quelques réalisateurs de les enrober d'arrangements neufs.

Ce que ça donne? Étonnamment, un très bon Bécaud. Un album assez homogène dans l'approche, acoustique à la base, électro autour, un album de chansons négligées en leur temps mais non moins valables, qui méritaient de toute évidence cette rallonge de bail. C'est surtout vrai de la très actuelle Mustapha Dupont, chanson aux accents arabisants sur texte de Delanoé, d'abord parue en 1984. En duo virtuel avec la chanteuse algérienne Fella, c'est en effet très pertinent, pour des raisons évidentes. On s'entiche aussi de la très lucide Lorsque viendra le dernier jour (texte de Louis Amade, datant de 1976), on se demande bien pourquoi De quoi demain sera-t-il fait? (signée Maurice Vidalin-Bécaud en 1979) n'est pas déjà une immortelle et on redécouvre Je me fous de la fin du monde (née d'une collaboration avec Claude Lemesle en 1970). Et on renoue volontiers avec le chouette dialogue homme-enfant de T'es venu de loin, la chanson la plus connue du lot (et la moins génétiquement modifiée).

N'empêche que le bien-fondé d'une telle réincarnation de répertoire demeure discutable. Le puriste en moi considère répréhensible, voire sacrilège, toute retouche post mortem à l'oeuvre. Mais je comprends aussi Gaya Bécaud de vouloir faire vivre ces bonnes chansons au présent, au-delà des compilations de grands succès. Et il faut avouer qu'à l'oreille, ce n'est pas la trahison, la modernisation à outrance ou le beurrage d'orchestre que ç'aurait pu être. Bien au contraire, ces chansons originalement enregistrées à l'ère des synthés sont avantageusement nettoyées. Indéniablement, c'est mieux. Historiquement embêtant, mais mieux. Alors voilà. Du moment que c'est une exception et que Gaya Bécaud ne nous ressert pas l'intégrale à la petite cuiller, ça va. L'intéressé affirme en entrevue qu'il a fait ce qu'il avait à faire. On veut bien le croire. Un beau bécot à Bécaud père de la part de Bécaud fils, c'est légitime.

Collaborateur du Devoir

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SUITE

Gilbert Bécaud

Capitol - EMI